Eve - Charles Peguy
Et ce sang qui devait un jour sur le Calvaire … Même les mécréants ne peuvent qu'être bouleversés par la grâce des vers du grand Charles Péguy
« Les solives du toit faisaient comme un arceau.
Les rayons du soleil baignaient la tête blonde.
Tout était pur alors et le maître du monde
Était un jeune enfant dans un pauvre berceau.
Chaque poutre du toit était comme un vousseau.
Les ombres de la nuit baignaient la tête ronde.
Tout était juste alors et le maître du monde
Était un jeune enfant sous un maigre cerceau.
Et ce sang qui devait un jour sur le calvaire
Tomber comme une ardente et tragique rosée
N’était dans cette heureuse et paisible misère
Qu’un filet transparent sous la lèvre rosée.
Et ce sang qui devait un jour sur le calvaire
Tomber comme une tiède et féconde rosée
N’était dans cette auberge et dans cette chaumière
Qu’un réseau rose et bleu sous une peau rosée.
Et ce sang qui devait un jour sur le Calvaire
Tomber comme une chaude et virile rosée
N’était dans sa tendresse et sa douceur première
Qu’un souple réseau fin sous une peau rosée.
Et ce sang qui devait par un destin sévère
Couler comme une rouge et vivante rosée,
Le sang du sacrifice et le sang du Calvaire
N’était qu’un tremblement sous la lèvre arrosée. »
Charles Péguy, Ève, (1913) Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1975, p. 1045-1046
J'ai en horreur les auteurs austères, les penseurs poussiéreux, les âmes de plomb qui se prennent pour des oiseaux de haut vol !
RépondreSupprimerPéguy, Claudel, Bernanos, voilà des pointures pontifiantes de nos bibliothèques pétrifiées, des monstres de la pesante pensée, des astiqueurs d'airain, des immensités littéraires aux lourdeurs de marécages, des océans de glaciales sévérités générant des vagues d'un fracassant ennui...
Quelles mornes boursouflures ils incarnent sur cette Terre !
Ces montgolfières de gravité lestées de deuil et incapables d'humour peuvent crever dans leur ciel de pierre !
Nous n'appartenons pas au même monde eux et moi. Ces grands hommes solennels, véritables dindons-ballons gonflés d'obscures fumées et panthéonisés par de doctes imbéciles, traînent en réalité du sable dans leurs semelles, tandis que mes pieds d'ange ne sont qu'une joyeuse paire d'ailes.
Eux les marcheurs de chemins boueux, moi la plume de l'azur.
A ces chantres des brumes intérieures et adeptes des enfers cérébraux, vrais masochistes se complaisant dans leur folie névrotique, j’oppose le lumineux Daudet et le délicieux Maupassant. Voilà de beaux songeurs simples, des troubadours de la littérature et non pas de poisseuses bouses de vaches !
Oui, j’ose le clamer : les bardes raides et leur verbe alambiqué m’emmerdent.
Les vérités d'ascètes sclérosés qu'ils essaient de nous asséner ne tiennent nullement la route face à mon essor de pinson ! Un seul de mes gais sifflements suffit à pulvériser les rochers mentaux de ces intellectuels à l’esprit torturé. Leurs montagnes de certitudes aux cimes graves s'effondrent devant mon simple roseau chantant.
De ces héros d'un siècle de morosités, je ne fais qu'une becquetée !
Alors qu'ils pourraient s'abreuver de légèretés et répandre de l'allégresse tels de clairs papillons, ils infectent et infestent les maisons d'édition de leurs productions morbides ! Ces amers cafards contaminent et pourrissent les fleurs autour deux, propageant dans des collections de prestige la grisaille logée dans leur tête. Ces adversaires de la fraîcheur n'ont pas l'air d'aimer la vie, trop tourmentés qu’ils sont par leurs mots rances pleins de prétentions. Ils ont une attirance tellement prononcée pour les salades immangeables et les saloperies de chardons qu'ils aimeraient en faire bouffer à tous les lecteurs ! Moi je ne goûte guère au pain sec de leur ciboulot d'anti-rigolos.
Leurs livres sont des enclumes de chagrin sur les étagères, des poids d'un écrasant métal de tristesse. Illustres mais taciturnes, augustes mais déprimants, sérieux mais mortels... Je vomis sans remords ces indigestes producteurs de patates pas cuites !
Je voue leurs démoralisants ouvrages au bûcher ! Avec jubilation je regarde se consumer dans mon âtre leurs pavés de pure sinistrose. J'alimente ainsi fructueusement mon foyer de leurs pages inutiles.
De leurs plus noires idées je fais un feu de joie !
Je transforme leurs écrits indélébiles en une divine flamme éphémère. Et la lumière vengeresse qui résulte de cette incinération apporte la paix des lettres sous mon toit. Volume après volume, leurs rêves sombres se volatilisent et deviennent cendre sous mes yeux...
Ces flamboiements illuminent mes soirées.
Sachez-le, ces écrivains dont je brûle les oeuvres sans le moindre scrupule ne sont dignes que de mon mépris destructeur.
Et une fois ma cheminée nettoyée de ces saletés, ils ne méritent plus que l'éternel oubli des coeurs demeurés vivants.