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Affichage des articles du mars, 2018

René Daumal

René DaumalLa désillusion

Blanc et noir et blanc et noir,
attention, je vais vous apprendre à mourir,
fermez les yeux, serrez les dents,
clac ! vous voyez, ce n'est pas difficile,
il n'y a là rien d'étonnant.

Je vous parle sans passion,
noir et blanc et noir et blanc,
clac ! vous voyez qu'on s'y fait vite,
je vous parle sans amour,
et pourtant vous savez bien...
-il faut être évident jusqu'à l'absurde -

Blanc et noir et blanc et noir et noir et blanc,
si nos âmes échangeaient leurs corps,
il n'y aurait rien de changé,
alors ne parlez plus de corps ni d'âmes.

Blanc, noir, clac ! c'est la seule chose
qu'ensemble nous pouvons comprendre,
(mais n'est-ce pas qu'il n'y a là rien de tragique ?)

Je vous parle sans passion
blanc, noir, blanc, noir, clac,
et c'est mon éternel cri de mourant,
ce cri blanc, ce trou noir...
Oh ! Vous n'entendez pas,
vous n'existez pas,
je suis seul à mourir.

Roberto Juarroz

Roberto Juarroz – L’impossibilité de vivre (in XIVème verticale)

L’impossibilité de vivre
se glisse en nous au début
comme un caillou dans la chaussure :
on le retire et on l’oublie.

Ensuite arrive une pierre plus grande
qui n’est plus déjà dans la chaussure :
le premier ou le dernier malentendu
se mêle à l’amour ou au doute.

Viennent après d’autres échecs :
la perte d’un mot,
la sauvage irruption d’une douleur,
une mort sur le chemin,
la chute d’une feuille sur notre solitude,
la vieillesse qui s’annonce
comme un soir écorché par la pluie.

Nous émergeons de tout
avec un tremblement qui dissout la confiance.
La lune pâlit,
nous commençons à nous méfier du soleil.JUARROZ : 15ème verticale (extraits)Le jour où sans le savoir
nous faisons une chose pour la dernière fois
- regarder une étoile,
passer une porte,
aimer quelqu'un,
écouter une voix -
si quelque chose nous prévenait
que jamais nous n'allons la refaire,
la vie probablement s'arrêterait
comme un pa…

Juan Gelman

Juan Gelman - Par la parole tu me connaîtras (Obscur ouvert)tout l'avalanche les peines les oublis
les pénombres la chair la mémoire
la politique le feu le soleil d'oiseaux
les plumes les plus violentes les astres
les repentirs près de la mer
les visages la houle la tendresse
parfois à peine pénombrent
oublient brûlent raillent astrent
politisent ensoleillent oisellement
plument se repentent et mémorisent maréent
s'envisagent et houlent ou s'attendrissent
se cherchent et se lèvent quand ils tombent
meurent comme des substances naissent comme des substances
s'entrechoquent sont la cause de mystères
balbutient bavent se mangent se boivent
se pleuvent pour dedans aux fenêtres
se voient venir circulent dans leurs bras
finissent par donner dans la parole comme morts
ou comme vivants tournent cillent
libres dans le son pris dans le son
ils arpentent le monde humainement
n'appartiennent à personne astres mers
comme des repentirs comme des oublis
peines en feu ou polit…

Eluard Sonnant les cloches du hasard

Sonnant les cloches du hasard à toute volée
Ils jouèrent à jeter les cartes par la fenêtre
Les désirs du gagnant prirent corps d'horizon
Dans le sillage des délivrances. Il brûla les racines les sommets disparurent
Il brisa les barrières du soleil des étangs
Dans les plaines nocturnes le feu chercha l'aurore
Il commença tous les voyages par la finEt sur toutes les routes
Et la terre devint a se perdre nouvelles PAUL ELUARD
L'Amour la Poésie - 1929.

Reverdy Sur la pointe des pieds

Il n'y a plus rien qui reste
entre mes dix doigts
Une ombre qui s'efface
Au centre
un bruit de pas
Il faut étouffer la voix qui monte trop
Celle qui gémissait et qui ne mourait pas
Celle qui allait plus vite
C'est vous qui arrêtiez ce magnifique élan
L'espoir est votre orgueil
qui passaient dans le vent
Les feuilles sont tombées
pendant que les oiseaux comptaient
les gouttes d'eau
Les lampes s'éteignaient derrière les rideaux
Il ne faut pas aller trop vite
Crainte de tout casser en faisant trop de bruitPIERRE REVERDY - SUR LA POINTE DES PIEDS

Réflexion... Beckett

"(...) il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer."SAMUEL BECKETT, L’innommable, Les éditions de Minuit, 1953

Réflexion... Bernanos

Qui cherche la vérité de l'homme doit s'emparer de sa douleur.Pour rencontrer l'espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va jusqu'au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore.Georges Bernanos

Réflexion... Emerson

" Quand l'artiste a épuisé ses sujets, quand il n'a plus rien à peindre et plus rien à dire, et que même lire le lasse, il a toujours la ressource de vivre. "R. W. Emerson

Nimrod

"Allongé dans l'herbe, j'aspire la nuit. La graine vive des étoiles dépose en moi la semence du verbe être avec des convictions qui donnent grand-faim et grand-soif. C'est une sensation que personne n'a encore su nommer Solitude. Je me suis gardé d'en faire l'aveu
Je me fie à ses syllabes. J'attends
Qu' importe si un secret m'habite enfin
Je sais compter avec l'instant ni fort ni faible
ni impatient. Certitudes incertitudes"Nimrod - Babel Babylone (Une goutte de feu)

Banana Yoshimoto

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Yasushi Inoue 1907 1991

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http://mamereetaithipster.com/2014/11/15/litterature-japonaise-regard-fusil-chasse-yasushi-inoue/

Au bord du lac est un recueil de nouvelles de Yasushi Inoue publié en 1952. Ce recueil contient cinq nouvelles inédites intitulées Au bord du lac, Le Cahier du moine Tchoken, Les Pruniers blancs, Le Descendant et Asunaro.Wikipédia  " En ce moment, je perds un peu la notion du temps. Il n'en était pas de même lorsque j'étais jeune. Une revue de sciences naturelles me décrit comme un vieillard dynamique, bien que je n'aie pas atteint mes quatre-vingts ans. Vieillard aux yeux de la jeunesse, j'en suis déjà un. La résonance tremblotante de ce mot me hérisse. Je préfèrerais qu'on dise de moi que je suis un vieux savant, le vieux savant Miike Shuntaro"
"On approuvait vraiment alors ce qu'a écrit Fujimura avant de mourir : " J'ai cherché le sens de toute chose de l'univers. Le seul que j'ai trouvé est : l'absurde" . C'était da…

Yoko Ogawa

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Sôseki 1867 1916

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- Soseki - Le Haïku -
« Les 17 syllabes.
"Le plus simple est de résumer en 17 syllabes tout ce qu’on trouve à portée de la main. Les 17 syllabes constituent la structure poétique la plus commode à maîtriser : on peut l’appliquer aisément en se lavant le visage, en allant aux toilettes, en prenant le train. La facilité de l’usage de ces 17 syllabes implique celle de devenir poète : il ne faut pas mépriser cette activité sous prétexte qu’elle est trop accessible et que la poésie exige une sorte d’initiation. Je pense que la commodité est bien au contraire une vertu qu’il convient de respecter. Supposons que l’on soit en colère : la colère prend aussitôt la forme de 17 syllabes. Sa transmutation en 17 syllabes en fait la colère d’un autre. Une même personne ne peut pas en même temps se mettre en colère et composer un haïku. On verse des larmes. On métamorphose ces larmes en 17 syllabes. On en ressent un bonheur immédiat. Une fois réduites en 17 syllabes, les larmes de douleur vous ont déjà quitté …

Yasunari Kawabata 14 06 1899 1972

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Lucien Wasselin

Il n’est pas questionIl n’est pas question de choisir entre la prétention des uns et la stupidité des autres. Il ne reste plus, ayant rejeté le monde, qu’à se diriger vers nulle part avec cette assurance que donne la certitude d’avoir raison contre tous. Pierres, crachats, quolibets, insultes pleuvront le long du chemin dans l’indifférence la plus odieuse. Sans doute encore une fois hausser les épaules pour mieux continuer en rejetant le fardeau vers la nuque, là où la balle viendra dessiner son trou rouge comme les lèvres de la belle ! Il n’y aura rien à regretter, une simple poignée de désespoir étant le bien le plus précieux dans le monde de la marchandise.Lucien Wasselin, La Rage, ses abords, Le dé bleu, 2001http://longueroye.free.fr/pos30lw1.php

Le miroir brisé

Jacques PrévertLe petit homme qui chantait sans cesse
le petit homme qui dansait dans ma tête
le petit homme de la jeunesse
a cassé son lacet de soulier
et toutes les baraques de la fête
tout d’un coup se sont écroulées
et dans le silence de cette fête
dans le désert de cette tête
j’ai entendu ta voix heureuse
ta voix déchirée et fragile
enfantine et désolée
venant de loin et qui m’appelait
et j’ai mis ma main sur mon coeur
où remuaient
ensanglantés
les septs éclats de glace de ton rire étoilé.Jacques PRÉVERT (Paroles, 1945)©1972 Editions Gallimardhttps://wheatoncollege.edu/vive-voix/titres/le-miroir-brise/Dit par Serge Reggiani