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RENE GUY CADOU - La Nuit

RENE GUY CADOU - La Nuit La nuit ! La nuit surtout je ne rêve pas je vois
J'entends je marche au bord du trou
J'entends gronderCe sont les pierres qui se détachent des années
La nuit nul ne prend garde
C'est tout un pan de l'avenir qui se lézarde
Et rien ne vivra plus en moi
Comme un moulin qui tourne à vide
L'éternité
De grandes belles filles qui ne sont pas nées
Se donneront pour rien dans les bois
Des hommes que je ne connaîtrai jamais
Battront les cartes sous la lampe un soir de gel
Qu'est-ce que j'aurai gagné à être éternel?
Les lunes et les siècles passeront
Un million d'années ce n'est rien
Mais ne plus avoir ce tremblement de la main
Qui se dispose à cueillir des oeufs dans la haie
Plus d'envie plus d'orgueil tout l'être satisfait
Et toujours la même heure imbécile à la montre
Plus de départs à jeun pour d'obscures rencontres
Je me dresse comme un ressort tout neuf dans mon lit
Je suis debout dans la nuit noire et je m'…

Carlos Drummond de Andrade – Consolation sur la plage

Carlos Drummond de Andrade – Consolation sur la plage Allons, ne pleure pas…
L’enfance est perdue
La jeunesse est perdue
Mais la vie n’est pas perdue.Le premier amour est passé
Le deuxième est passé
Le troisième est passé
Mais le coeur persiste.Tu as perdu ton meilleur ami
Tu n’as tenté aucun voyage
Tu ne possèdes ni maison, ni bateau, ni terre,
Mais tu as un chien.Certains mots durs,
Prononcés doucement, t’ont blessé.
Jamais, ils n’ont jamais cicatrisé.
Oui mais, et l’humour?L’injustice ne se résout.
À l’ombre de ce monde fourvoyé
tu as murmuré une protestation timide.
Mais d’autres suivront.Tout bien compté, tu devrais
te jeter une fois pour toutes dans les flots.
Tu es nu sur le sable, dans le vent…
Dors, mon petit.

NAZIM HIKMET

"La vie n'est pas une plaisanterie
Tu la prendras au sérieux,
Comme le fait un écureuil, par exemple,
Sans rien attendre du dehors et d'au-delà
Tu n'auras rien d'autre à faire que de vivre.La vie n'est pas une plaisanterie,
Tu la prendras au sérieux,
Mais au sérieux à tel point,
Qu'adossé au mur, par exemple, les mains liées
Ou dans un laboratoire
En chemise blanche avec de grandes lunettes,
Tu mourras pour que vivent les hommes,
Les hommes dont tu n'auras même pas vu le visage,
Et tu mourras tout en sachant
Que rien n'est plus beau, que rien n'est plus vrai que la vie.
Tu la prendras au sérieux
Mais au sérieux à tel point
Qu'à soixante-dix ans, par exemple, tu planteras des oliviers
Non pas pour qu'ils restent à tes enfants
Mais parce que tu ne croiras pas à la mort
Tout en la redoutant
mais parce que la vie pèsera plus lourd dans la balance."
NAZIM HIKMET

GASTON MIRON - L’HOMME AGONIQUE

GASTON MIRON - L’HOMME AGONIQUE 

Jamais je n'ai fermé les yeux
malgré les vertiges sucrés des euphories
même quand mes yeux sentaient le roussi
ou en butte aux rafales montantes des chagrins

Car je trempe jusqu'à la moelle des os
jusqu'aux états d'osmose incandescents
dans la plus noire transparence de nos sommeils

Tapi au fond de moi tel le fin renard
alors je me résorbe en jeux, je mime et parade
ma vérité, le mal d'amour, et douleurs et joies

Et je m'écris sous la loi d'émeute
je veux saigner sur vous par toute l'affection
j'écris, j'écris, à faire un fou de moi
à me faire le fou du roi de chacun
volontaire aux enchères de la dérision
mon rire en volées de grelots par vos têtes
en chavirées de pluie dans vos jambes

Mais je ne peux me déprendre du conglomérat
je suis le rouge-gorge de la forge
le mégot de survie, l'homme agonique

Un jour de grande détresse à son comble
je franchirai les tonnerres des désespoirs
je…

Jacques Brel

JACQUES BRELIls sont plus de deux mille
Et je ne vois qu´eux deux
La pluie les a soudés,
Semble-t-il, l´un à l´autre
Ils sont plus de deux mille
Et je ne vois qu´eux deux
Et je les sais qui parlent
Il doit lui dire « Je t´aime! »
Elle doit lui dire « Je t´aime! »
Je crois qu´ils sont en train
De ne rien se promettre
Ces deux-là sont trop maigres
Pour être malhonnêtes Ils sont plus de deux mille
Et je ne vois qu´eux deux
Et brusquement, il pleure
Il pleure à gros bouillons
Tout entourés qu´ils sont
D´adipeux en sueur
Et de bouffeurs d´espoir
Qui les montrent du nez
Mais ces deux déchirés
Superbes de chagrin
Abandonnent aux chiens
L´exploit de les juger La vie ne fait pas de cadeau
Et nom de Dieu c’est triste
Orly, le dimanche,
Avec ou sans Bécaud!Et maintenant, ils pleurent
Je veux dire tous les deux
Tout à l´heure c´était lui
Lorsque je disais "il"
Tout encastrés qu´ils sont
Ils n´entendent plus rien
Que les sanglots de l´autre
Et puis
Et pu…

Guillevic La vie augmente

Guillevic – La vie augmenteQuand on nous dit :
La vie augmente, ce n’est pas
Que le corps des femmes
Devient plus vaste, que les arbres
Se sont mis à monter
Par-dessus les nuages,
Que l’on peut voyager
Dans la moindre des fleurs,
Que les amants
Peuvent des jours entiers rester à s’épouser.
Mais c’est tout simplement,
Qu’il devient difficile
De vivre simplement.

SPONDE - Mais Si Faut-Il Mourir

SPONDE - MAIS SI FAUT-IL MOURIR !...

Mais si faut-il mourir ! et la vie orgueilleuse,
Qui brave de la mort, sentira ses fureurs ;
Les Soleils haleront ces journalieres fleurs,
Et le temps crevera ceste ampoule venteuse.

Ce beau flambeau qui lance une flamme fumeuse,
Sur le verd de la cire esteindra ses ardeurs ;
L'huile de ce Tableau ternira ses couleurs,
Et ses flots se rompront à la rive escumeuse.

J'ay veu ces clairs esclairs passer devant mes yeux,
Et le tonnerre encor qui gronde dans les Cieux.
Ou d'une ou d'autre part esclatera l'orage.

J'ay veu fondre la neige, et ces torrens tarir,
Ces lyons rugissans, je les ay veus sans rage.
Vivez, hommes, vivez, mais si faut-il mourir.

Musset Allégorie du pélican

Image
Alfred de Musset. Allégorie du Pélican.

Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,

Laisse-la s’élargir, cette sainte blessureQue les séraphins noirs t’ont faite au fond du cœur ;Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur.Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,Que ta voix ici-bas doive rester muette.Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,Ses petits affamés courent sur le rivageEn le voyant au loin s’abattre sur les eaux.Déjà, croyant saisir et partager leur proie,Ils courent à leur père avec des cris de joieEn secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.Lui, gagnant à pas lent une roche élevée,De son aile pendante abritant sa couvée,Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ;En vain il a des mers fouillé la profondeur ;L’océan était vide et la plage déserte …

HENRI MICHAUX - PASSAGES

HENRI MICHAUX - PASSAGESQu’est-ce que je fais ?
J’appelle.
J’appelle.
J’appelle.
Je ne sais qui j’appelle.
Qui j’appelle ne sait pas.
J’appelle quelqu’un de faible,
quelqu’un de brisé,
quelqu’un de fier que rien n’a pu briser.
J’appelle.
J’appelle quelqu’un de là-bas,
quelqu’un au loin perdu,
quelqu’un d’un autre monde.
(C’était donc tout mensonge, ma solidité ?)
J’appelle.
Devant cet instrument si clair,
ce n’est pas comme ce serait avec ma voix sourde.
Devant cet instrument chantant qui ne me juge pas,
qui ne m’observe pas,
perdant toute honte, j’appelle,
j’appelle,
j’appelle du fond de la tombe de mon enfance
qui boude et se contracte encore,
du fond de mon désert présent,
j’appelle,
j’appelle.
L’appel m’étonne moi-même.
Quoique ce soit tard, j’appelle.
Pour crever mon plafond sans doute surtout
j’appelle.

ROBERT DESNOS Non l'amour n'est pas mort

ROBERT DESNOS Non l'amour n'est pas mortNon, l'amour n'est pas mort en ce coeur
et ces yeux et cette bouche qui proclamait ses funérailles commencées.
Écoutez, j'en ai assez du pittoresque et des couleurs et du charme.
J'aime l'amour, sa tendresse et sa cruauté.
Mon amour n'a qu'un seul nom, qu'une seule forme.
Tout passe. Des bouches se collent à cette bouche.
Mon amour n'a qu'un nom, qu'une forme.
Et si quelque jour tu t'en souviens
Ô toi, forme et nom de mon amour,
Un jour sur la mer entre l'Amérique et l'Europe,
À l'heure où le rayon final du soleil se réverbère sur la surface ondulée des vagues, ou bien une nuit d'orage sous un arbre dans la campagne, ou dans une rapide automobile,
Un matin de printemps boulevard Malesherbes,
Un jour de pluie,
À l'aube avant de te coucher,
Dis-toi, je l'ordonne à ton fantôme familier, que je fus seul à t'aimer davantage et qu'il est dommage que tu ne l'ai…

Dulce Maria Loynaz - Ballade de l'amour tardif

Dulce Maria Loynaz - Ballade de l'amour tardif

Amour qui arrive tard,
apporte moi au moins la paix :
amour retardataire, par quel errant
chemin arrives tu à ma solitude ?Amour qui m'a cherché sans te chercher,
je ne sais ce qui vaut le plus :
la parole que tu vas me dire
ou celle que je ne dis pas...Amour... N'as tu pas froid ? Je suis la Lune:
j'ai la mort blanche et la vérité
lointaine... Ne me donnes pas tes roses fraîches;
je suis trop grave pour des roses. Donne moi la mer...Amour qui arrives tard, tu ne m'as pas vu
hier quand je chantais dans le champ de blé...
Amour de mon silence et de ma lassitude,
aujourd'hui ne me fais pas pleurer.

André Breton – Moins de temps

André Breton – Moins de tempsMoins de temps qu’il n’en faut pour le dire, moins de larmes qu’il n’en faut pour mourir; j’ai tout compté, voilà. J’ai fait le recensement des pierres ; elles sont au nombre de mes doigts et de quelques autres; j’ai distribué des prospectus aux plantes, mais toutes n’ont pas voulu les accepter. Avec la musique j’ai lié partie pour une seconde seulement et maintenant je ne sais plus que penser du suicide, car si je veux me séparer de moi-même, la sortie est de ce côté et, j’ajoute malicieusement: l’entrée, la rentrée de cet autre côté. Tu vois ce qui te reste à faire. Les heures, le chagrin, je n’en tiens pas un compte raisonnable; je suis seul, je regarde par la fenêtre ; il ne passe personne, ou plutôt personne ne passe (je souligne passe). Ce Monsieur, vous ne le connaissez pas ? c’est M. Lemême. Je vous présente Madame Madame. Et leurs enfants. Puis je reviens sur mes pas, mes pas reviennent aussi, mais je ne sais pas exactement sur quoi ils reviennent…

ALEJANDRA PIZARNIK - Poème

ALEJANDRA PIZARNIK - PoèmeElle dit qu’elle ne sait rien de la peur de la mort de l ‘amour
Elle dit qu’elle a peur de la mort de l’amour
Elle dit que l’amour c’est la mort c’est la peur
Elle dit que la mort c’est la peur c’est l’amour
Elle dit qu’elle ne sait pas

Fernando Pessoa – Lisbon revisited

Fernando Pessoa – Lisbon revisitedRien ne m’attache à rien.
Je veux cinquante choses en même temps.
Avec une angoisse de faim charnelle
j’aspire à un je ne sais quoi -
de façon bien définie à l’indéfini…
Je dors inquiet, je vis dans l’état de rêve anxieux
du dormeur inquiet, qui rêve à demi.On a fermé sur moi toutes les portes abstraites et nécessaires,
on a tiré les rideaux de toutes les hypothèses que j’aurais pu voir dans la rue,
il n’y a pas, dans celle que j’ai trouvée, le numéro qu’on m’avait indiqué.Je me suis éveillé à la même vie sur laquelle je m’étais endormi.
Il n’est jusqu’aux armées que j’avais vues en songe qui n’aient été mises en déroute.
Il n’est jusqu’à mes songes, qui ne se soient sentis faux dans l’instant où ils étaient rêvés.
Il n’est jusqu’à la vie de mes voeux – même cette vie-là – dont je ne sois saturé.Je comprends par à-coups;
j’écris dans les entre-deux de la lassitude,
et c’est le spleen du spleen qui me rejette sur la grève.
Je ne sais quel avenir ou que…

René TAVERNIER - Il y en a qui prient, il y en a qui fuient

René TAVERNIER - « Il y en a qui prient, il y en a qui fuient »

Il y en a qui prient, il y en a qui fuient,
Il y en a qui maudissent et d’autres réfléchissent,
Courbés sur leur silence, pour entendre le vide,
Il y en a qui confient leur panique à l’espoir,
Il y en a qui s’en foutent et s’endorment le soir
Le sourire aux lèvres.

Et d’autres qui haïssent, d’autres qui font du mal
Pour venger leur propre dénuement.
Et s’abusant eux-mêmes se figurent chanter.
Il y a tous ceux qui s’étourdissent…

Il y en a qui souffrent, silence sur leur silence,
Il en est trop qui vivent de cette souffrance.
Pardonnez-nous, mon Dieu, leur absence.
Il y en a qui tuent, il y en a tant qui meurent.

Et moi, devant cette table tranquille,
Écoutant la mort de la ville,
Écoutant le monde mourir en moi
Et mourant cette agonie du monde.