Neruda Ode à un albatros voyageur

"Pour quoi? Pour quoi? Quel sel,
quelle vague, quel vent
cherchait-il sur la mer?
Qu'est-ce qui a dressé sa force
contre tout
l'espace?
Pourquoi cette puissance mise
à l'épreuve dans les plus rudes
solitudes?
Ou si son but était
la rose magnétique
d'une étoile?
Personne
ne pourra le savoir, ni le dire.
L'océan sur ce
vaste chemin
n'a
aucune île,
et l'albatros errant,
dans l'interplanétaire
parabole
du vol victorieux
n'a trouvé que des jours,
des nuits, de l'eau,
des solitudes,
l'espace."
Pablo Neruda
Ode à un albatros voyageur


LES OISEAUX ARRIVENT
Tout était vol sur notre terre.
Comme des gouttes de sang et des plumes
Les cardinaux ensanglantaient
L’aurore d’Anáhuac.
Le toucan était une adorable
Caisse de fruits vernis,
Le colibri regarda les étincelles
Originales de l’éclair
Et ses bûchers minuscules
Brûlaient dans l’air immobile.
Les perroquets illustres emplissaient
La profondeur du feuillage
Comme des lingots d’or vert
Récemment sortis de la pâte
Des marais submergés
Et de leurs yeux ronds
Ils regardaient un anneau jaune,
Vieux comme les minéraux.
Tous les aigles du ciel
Nourrissaient leur descendance sanguinaire
Dans l’azur inhabité,
Et par-dessus les plumes carnivores
Volait au-dessus du monde,
Le condor, roi assassin,
Frère solitaire du ciel,
Talisman noir de la neige,
Ouragan de la fauconnerie.
L’ingénierie du four
Fait de la boue odorante
De petits théâtres sonores
Où il apparaissait en chantant.
L’engoulevent allait
Lançant son cri humecté
À l’oreille des cénotes.
Le pigeon du Chili
Faisait de rudes nids fourrés
Où il laissait le cadeau royal
De ses œufs irisés.
La Loica du sud, parfumée,
Doux charpentier de l’automne,
Montrait son poitrail constellé
D’étoiles écarlates,
Et le chingolo austral élevait
Son chant à peine recueilli
De l’éternité de l’eau.
De plus, humide comme un nénuphar,
Le flamant ouvrait les portes
De sa cathédrale rose
Et volait comme l’aurore,
Loin du bois étouffant
Où pendent les pierres précieuses
Du quetzal, qui soudain se réveille,
Bouge, glisse et brille
Et fait voler sa braise vierge.
Une montagne marine explose
Elle crée des îles, une lune
Des oiseaux qui vont vers le Sud,
Par-dessus les îles fermentantes du Pérou.
C’est un fleuve vivant d’ombre,
C’est une comète de petits
Cœurs innombrables
Qui obscurcissent le soleil du monde
Comme un astre à la queue épaisse
Palpitant vers l’archipel.
Et au bout de la mer coléreuse
Dans la pluie de l’océan
Jaillissent les ailes de l’albatros
Comme deux systèmes de sel
Établissant dans le silence
Entre les rafales torrentielles
De leur spacieuse hiérarchie
L’ordre des solitudes.
Pablo Neruda.

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