Jean Lahor 1840 1909


Toujours

"Tout est mensonge : aime pourtant,
Aime, rêve et désire encore ;
Présente ton cœur palpitant
À ces blessures qu'il adore.

Tout est vanité : crois toujours,
Aime sans fin, désire et rêve ;
Ne reste jamais sans amours,
Souviens-toi que la vie est brève.

De vertu, d'art enivre-toi ;
Porte haut ton coeur et ta tête ;
Aime la pourpre, comme un roi,
Et n'étant pas Dieu, sois poète !

Rêver, aimer, seul est réel :
Notre vie est l'éclair qui passe,
Flamboie un instant sur le ciel,
Et se va perdre dans l'espace.

Seule la passion qui luit
Illumine au moins de sa flamme
Nos yeux mortels avant la nuit
Éternelle, où disparaît l'âme.

Consume-toi donc, tout flambeau
Jette en brûlant de la lumière ;
Brûle ton coeur, songe au tombeau
Où tu redeviendras poussière.

Près de nous est le trou béant :
Avant de replonger au gouffre,
Fais donc flamboyer ton néant ;
Aime, rêve, désire et souffre !"

Jean LAHOR (1840-1909) in L'illusion

Le poème

"Le soleil est ma chair, le soleil est mon coeur,
Le coeur du ciel, mon coeur saignant qui vous fait vivre,
Le soleil, vase d'or, où fume la liqueur
De mon sang, est la coupe où la terre s'enivre.

Les astres sont mes yeux, mes yeux toujours ouverts,
Toujours dardant sur vous leurs brûlantes prunelles,
Et mes grands yeux aimants versent sur l'univers,
Sur vos amours sans fin, leurs clartés éternelles.

Les vents sont mes soupirs, les vents sont mes baisers,
Je suis le souffle, l'air, et vous êtes la flamme,
Et vous êtes pareils aux charbons embrasés,
Quand, l'été, mes soupirs ont passé sur votre âme.

Les fleurs sont mes désirs, les fleurs de toutes parts
Tendent vers vous leurs longs regards pleins de délices,
Les fleurs sont mes désirs, les fleurs sont mes regards,
Et vous buvez mon rêve au fond de leurs calices.

Je suis l'amour, l'amour, qui soulève les flots,
Et trouble et fait vibrer les océans immenses,
Et la chaleur, par qui les germes sont éclos,
Et le printemps, qui fait fécondes les semences.

Je suis dans tout, je suis la fraîcheur de la nuit,
Et je suis dans l'éther la lune qui vous aime,
Et l'ouragan aussi, l'éclair brûlant qui luit,
Car la création entière est mon poème,

Est un poème étrange où se mêlent des pleurs,
Et dont vous, ô mortels, vous êtes les pensées,
Ô vous qui partagez ma joie et mes douleurs,
Et l'ennui des éternités déjà passées."

Jean Lahor

Ouragan nocturne

"Les vagues se cabraient comme des étalons
Et dans l'air secouaient leur crinière sauvage,
Et mes yeux, fatigués du calme des vallons,
Voyaient enfin la mer dans une nuit d'orage

Le vent criait, le vent roulait ses hurlements,
L'Océan bondissait le long de la falaise,
Et mon âme, devant ces épouvantements,
Et ces larges flots noirs, respirait plus à l'aise.

La lune semblait folle, et courait dans les cieux,
Illuminant la nuit dune clarté brumeuse ;
Et ce n'était au loin qu'aboiements furieux,
Rugissements, clameurs de la mer écumeuse.

- Ô Nature éternelle, as-tu donc des douleurs ?
Ton âme a-t-elle aussi ses heures d'agonie ?
Et ces grands ouragans ne sont-ils pas des pleurs,
Et ces vents fous, tes cris de détresse infinie ?

Souffres-tu donc aussi, Mère qui nous a faits ?
Et nous, sombres souvent comme tes nuits d'orage,
Inconstants, tourmentés, et comme toi mauvais,
Nous sommes bien en tout créés à ton image."

Jean Lahor — L’Illusion

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