Bucoliques... Jules Renard



"Non, ne triche pas.

Travailler, pour un écrivain, ce n’est ni lire, ni copier des notes, ni observer, ni rêvasser, ni compter ses anciennes dépenses d’énergie.

Et d’abord, tu rejettes loin de toi les livres des autres. Puis tu t’assieds devant une table où tu n’as que de l’encre et du papier. Il est nécessaire que ta poitrine touche la table, sinon, tu mettrais les mains dans tes poches, et tu fixerais le plafond. Approche-toi, saisis ferme ta plume et prends de l’encre. Et que tes yeux n’aillent point errer sur le mur ou se promener par la fenêtre. Mais penche la tête et tourne ton œil en dedans. Et si ta plume sèche, reprends de l’encre, afin d’être prêt. Et laisse ta montre tranquille. Comme un mendiant, sûr d’avoir sonné et que la maison est habitée, s’enracine à sa porte, toi, reste immobile. Ton esprit fait le mort, lasse-le par de patientes provocations. Il cédera. Bientôt la première idée bouge. Elle arrive.

— Et si ça ne vient pas ?

— Ça vient toujours."

Jules Renard - Bucoliques



"Au bout du toit de la grange un pinson répète par intervalles égaux sa note héréditaire. À force de le regarder, l’œil trouble ne le distingue plus de la grange massive. Toute la vie de ces pierres, de ce foin, de ces poutres et de ces tuiles s’échappe par un bec d’oiseau. Ou plutôt la grange même siffle un petit air.

L’ombre des sapins se teinte selon les nuages. L’eau élastique obéit à ta moindre pesée.

Le lac ne cesse de se rafraîchir aux sources de la montagne. Chants de coqs, cloches de vaches et voix de chiens, les échos répètent tout et tu en profites : Ton cerveau se remet à neuf. Tu t’approvisionnes d’images, de bruits et d’odeurs.

Le porteur de foin qui, déchargé, s’essuie le front, envie ta fainéantise. Il a tort ; il te juge mal. Il croit que tu ne fais rien, mais au fond, n’est-ce pas, cher ami, tu fais ce qu’il fait : tu rentres ton foin pour l’hiver."

Jules Renard - Bucoliques 

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