Brèves de transports II

Extases

Taillé dans une allumette et aussi indéboulonnable qu'un menhir, il protège son espace vital dans le bus bondé. Quand il descend, trois personnes prennent sa place

"Pardon ! Pardon !" Une petite voix essaie de se frayer un chemin au travers des passagers agglutinés dans le couloir, mais les portes se referment comme elle y arrive. Elle fera une station de plus, reviendra à pied, son retard sera noté. Le bus, n'étant plus au service des usagers, ne vomit pas toujours sa proie dans les délais.

Elle s'est calée d'une épaule contre la barre verticale pour continuer à partager des SMS. A chaque chaos ou coup de frein, elle s'appuie à un bras qui tient la barre dans son dos, puis manque de chuter quand le bras se dérobe. Elle se retourne, étonnée d’avoir perdu ce soutien inconscient.

Tandis qu’une dame lit, trois passagers l’entourent et parlent à la cantonade dans leur téléphone. Un étonnant pouvoir d'abstraction des lieux permet de lire ou parler sans confondre les sujets. Les autres usagers trompent leur ennui en suivant paresseusement des bribes de monologues. Plus tard, au moment d'échanger des potins, ils ne sauront plus d'où ils tiennent leurs informations.

Une jeune femme détaille sa rupture au téléphone, d'un ton suraigu. Elle finit par faire rire ceux qui l’entourent. L’un d'eux lui demande enfin de se taire. Offusquée, elle prévient son correspondant, en détachant ses mots d'un air pincé : « Il faut que je raccroche… Il paraît que je dérange ! »

Au fond du bus une voix s'élève et clame, prenant le ciel à témoin. Ce n'est pas facile de refaire le monde. Il faut s'y prendre de bon matin 

Gabrielle Burel 26/04/2016

Autres brèves :

Bleu lagon : http://theblogofgab.blogspot.fr/2016/04/breves-de-transports.html

Articles les plus consultés

Alain Bosquet 1919 1998

Ce qu'il faut - Supervielle

Henri Pichette 1924 - 2000

Neruda Ode à un albatros voyageur

Anna de Noailles 1876 1933

Toussaint - Verlaine

Parce que ~ Gabrielle Burel