Nicolas Bouvier 1929 - 1998





Finalement, ce qui constitue l'ossature de l'existence, ce n'est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d'autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l'amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur.

Nicolas Bouvier
L'usage du monde

Fermeture du marché

"Un peu de couleur et d'élan
de beauté et de mystère
vos airs battus, vos dos ronds
et vos histoires à la con
j'en ai rien à faire... "
dit la femme en brisant son verre
puis elle sortit son mouchoir et pleura.

D'ordinaire, elle ne parle pas
mais c'est l'idée qui l'a frappée comme ça
devant son quart de bière
que la même vie avec les mêmes
pourrait être comme de la soie
comme une musique continuelle
comme la vie... mon Dieu !

Déjà tous les yeux du café la regardent
les cartes levées des joueurs
retournent vers la table
et chacun à sa propre mort
déjà elle n'est plus bien certaine.

Sur nos écuelles, sur nos têtes rasées
et sur nos droguets d'assassins
s'étend le ciel immuablement bleu
parfois du coin de l’œil on l'aperçoit
puis on l'oublie. "

Nicolas Bouvier - Le dehors et le dedans

Paysage sans propriétaire

" Dans la lumière livide de l'été
sous les rideaux entrouverts de la pluie
s'étend la terre silencieuse
ses bêtes blasonnées, ses feuillages accroupis
Que de houblons! que peu de raison d'être !
et qu'ai-je à faire ici?

Année du Chien, mois du Cheval
jour de malchance
était-ce ce jour-là que je suis disparu?
Quarante ans, un lieu de naissance
trois corbeaux qui volent en rond
car j'avais même un nom
que vous n'entendrez plus"

Nicolas Bouvier - Le dehors et le dedans


http://www.franceculture.fr/oeuvre-le-dehors-et-le-dedans-de-nicolas-bouvier
Dans un entretien, Nicolas Bouvier disait : « La poésie m'est plus nécessaire que la prose parce qu'elle est extrêmement directe, brutale - c'est du full-contact ! ». Et cependant, il ne fit paraître qu’un unique livre de poésie. Ecrits entre 1953 et 1997, ces poèmes forment un univers extraordinaire, celui de ce voyageur infatigable, arpenteur des beautés façonnées par la nature au gré des érosions et des accidents. Rapportée du monde entier, la poésie de Nicolas Bouvier dit dans une langue précise et racée toute l’intensité du monde

http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/bouvier/bouviernicolas.html

Choix de textes


Love song III

Quand tisonner les mots pour un peu de couleur
ne sera plus ton affaire
quand le rouge du sorbier et la cambrure des filles
ne te feront plus regretter ta jeunesse
quand un nouveau visage tout écorné d'absence
ne fera plus trembler ce que tu croyais solide
quand le froid aura pris congé du froid
et l'oubli dit adieu à l'oubli
quand tout aura revêtu la silencieuse opacité du
houx

ce jour-là
quelqu'un t'attendra au bord du chemin
pour te dire que c'était bien ainsi
que tu devais terminer ton voyage
démuni
tout à fait démuni
alors peut-être...
mais que la neige tombée cette nuit
soit aussi comme un doigt sur ta bouche

Genève, décembre 1977


Love song II

Si vous voulez
peignez haut dans l'air sec vos icônes de neige
entourez-les de majuscules ornées
pendant que les flocons fondent sur votre langue
alléluia !

Moi j'ai d'autres affaires
je traverse en dormant la nuit hémisphérique
derrière le velours de l'absence
je retrouve à tâtons l'amande d'un visage
soie ancienne
les yeux couchés dedans
fenêtres où je t'ai vue tant de fois accoudée
frêle et m'interrogeant
comme un signe ou comme un présage
dont on n'est pas certain d'avoir trouvé le sens

Le chant vert du loriot ne sait rien du silence

Nord-Japon, hiver 1966

La dernière douane

Depuis que le silence
n'est plus le père de la musique
depuis que la parole a fini d'avouer
qu'elle ne nous conduit qu'au silence
les gouttières pleurent
il fait noir et il pleut

Dans l'oubli des noms et des souvenirs
il reste quelque chose à dire
entre cette pluie et
Celle qu'on attend
entre le sarcasme et le testament
entre les trois coups de l'horloge
et les deux battements du sang

Mais par où commencer
depuis que le midi du pré
refuse de dire pourquoi
nous ne comprenons la simplicité
que quand le cœur se brise

Genève, avril 1983

http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2011/08/nicolas-bouvier-la-rencontre-du-monde.html


   Les Indes galantes
Nombril du continent
Poumon léger du monde et poussière douce au pied
Cette route a beaucoup pour elle
dans tous les axes de la boussole
c’est l’espace et l’éternité
savanes couleur de cuir
vautours en rond dans le ciel cannelle
villages verts autour d’une flaque
dieux érectiles couverts de minium
et de papier d’argent
cités croulantes, tarabiscotées
et regards qui croisent le tien
jusqu’à l’écœurement
Tu te pousses à petite allure
un mois passe comme rien
tu consultes la carte
pour voir où t’a mené la dérive du voyage
deltas verts pâles comme des paumes ouvertes
plissements bruns des hauts plateaux
les petits cigares noués d’un fil rouge
ne coûtent que cinq annas la botte
où irons-nous demain ?
À la gare de Bezwada
tu as dormi sur un banc
tu sentais dans tes reins le poids de la journée
des quatre coins de la nuit les locomotives
arrivaient
en meuglant comme des navires
paraphes de nacre sur les eucalyptus
La lune montante était si pleine
et la vie devenue si fine
qu’il n’était ce soir-là
plus d’autre perfection que dans la mort
Sholapur, Inde centrale – Genève, 1978
In Œuvres, Le Dehors et le Dedans, p.834 – © Gallimard, 2004
 *
  Hommage à la géographie ancienne
  Cartulaire de mon cœur
  paroles du monde ancien
  vieux mots usés et sages
  qui pour un temps m’aviez fait compagnie
  et si souvent porté secours
  d’où me revenez-vous ce soir ?
  bourdonnants, suspendus à mon cou
  flammèches ou abeilles
  sur l’étole du prélat défroqué

  Mots du secret, du souci et de l’ombre
  murmures, portée de rats, fourrure du souvenir
  frileusement nichés sur mes genoux
  que d’anxiété dans ces brillantes prunelles
  qu’attendez-vous encore de moi ?
  voilà si longtemps que nous nous sommes quittés

  Il fait noir dans la cuisine
  un peu d’alcool brille au fond du verre
  tu te tais alors qu’il faudrait que tu hurles
  Judas des mots
  et tu n’as pas fini de payer ton silence
  Genève, hiver 1977
  In  Œuvres, Le Dehors et le Dedans, p.865 – © Gallimard, 2004
 


http://www.moncelon.com/bouvier6.htm
Pourquoi Nicolas Bouvier ?

http://www.ecrivains-voyageurs.net/lectures/lectures11.htm

http://www.routard.com/mag_dossiers/id_dm/11/nicolas_bouvier.htm

http://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Bouvier

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