Jacques Prévert 1900 - 1977

"Il faudrait essayer d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple."
Spectacle, Jacques Prévert

 http://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Pr%C3%A9vert

http://jacquesprevert.wordpress.com/


http://www.unjourunpoeme.fr/auteurs/prevert-jacques
Malgré moi
Embauché malgré moi dans l’usine à idées
j’ai refusé de pointer
Mobilisé de même dans l’armée des idées
j’ai déserté
Je n’ai jamais compris grand chose
Il n’y a jamais grand chose
ni petite chose
il y a autre chose
Autre chose
c’est ce que j’aime qui me plaît
et que je fais.
Jacques PRÉVERT
Recueil : "Choses et autres"
http://xtream.online.fr/Prevert/
Hommage à Jacques Prévert, toute sa poésie

 Le jardin 

Des milliers et des milliers d'années 
Ne sauraient suffire 
Pour dire 
La petite seconde d'éternité 
Où tu m'as embrassé 
Où je t'ai embrassée 
Un matin dans la lumière de l'hiver 
Au parc Montsouris à Paris 
A Paris 
Sur la terre 
La terre qui est un astre. 
 

Cet Amour 
Cet amour 
Si violent 
Si fragile 
Si tendre 
Si désespéré 
Cet amour 
Beau comme le jour 
Et mauvais comme le temps 
Quand le temps est mauvais 
Cet amour si vrai 
Cet amour si beau 
Si heureux 
Si joyeux 
Et si dérisoire 
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir 
Et si sûr de lui 
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit 
Cet amour qui faisait peur aux autres 
Qui les faisait parler 
Qui les faisait blêmir 
Cet amour guetté 
Parce que nous le guettions 
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié 
Parce que nous l'avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié 
Cet amour tout entier 
Si vivant encore 
Et tout ensoleillé 
C'est le tien 
C'est le mien 
Celui qui a été 
Cette chose toujours nouvelles 
Et qui n'a pas changé 
Aussi vraie qu'une plante 
Aussi tremblante qu'un oiseau 
Aussi chaude aussi vivante que l'été 
Nous pouvons tous les deux 
Aller et revenir 
Nous pouvons oublier 
Et puis nous rendormir 
Nous réveiller souffrir vieillir 
Nous endormir encore 
Rêver à la mort 
Nous éveiller sourire et rire 
Et rajeunir 
Notre amour reste là 
Têtu comme une bourrique 
Vivant comme le désir 
Cruel comme la mémoire 
Bête comme les regrets 
Tendre comme le souvenir 
Froid comme le marbre 
Beau comme le jour 
Fragile comme un enfant 
Il nous regarde en souriant 
Et il nous parle sans rien dire 
Et moi j'écoute en tremblant 
Et je crie 
Je crie pour toi 
Je crie pour moi 
Je te supplie 
Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s'aiment 
Et qui se sont aimés 
Oui je lui crie 
Pour toi pour moi et pour tous les autres 
Que je ne connais pas 
Reste là 
Là où tu es 
Là où tu étais autrefois 
Reste là 
Ne bouge pas 
Ne t'en va pas 
Nous qui sommes aimés 
Nous t'avons oublié 
Toi ne nous oublie pas 
Nous n'avions que toi sur la terre 
Ne nous laisse pas devenir froids 
Beaucoup plus loin toujours 
Et n'importe où 
Donne-nous signe de vie 
Beaucoup plus tard au coin d'un bois 
Dans la forêt de la mémoire 
Surgis soudain 
Tends-nous la main 
Et sauve-nous.
*****

Jacques Prévert, Barbara


Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie, ravie, ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisé rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante, ravie, épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vu qu’une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abîmé
C’est une pluie de deuil, terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier et de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin, très loin de Brest
Dont il ne reste rien.


*********

*****
Jadis
        les arbres
étaient des gens comme nous

Mais plus solides
        plus heureux
        plus amoureux peut-être
        plus sages

C'est tout.
Arbres, Jacques Prévert

*****
 http://libertaire.pagesperso-orange.fr/librairie/increva/vol8.htm
 
LE MONDE LIBERTAIRE - MAI 1977
Jacques Prévert
Un poète libertaire
Maurice Joyeux
La poésie est partout comme Dieu est nulle part ! Jacques Prévert
Jacques Prévert est mort ! Toute une partie de notre existence active ou intellectuelle, défile devant nos yeux lorsqu'on évoque le souvenir du poète qui enchanta notre jeunesse et qui, une fois l'âge venu, nous rappela que le bourgeois, le curé et le militaire restaient les ennemis de notre émancipation. Car, au contraire de ces intellectuels de gauche qui encombrent le carrefour Saint-Germain, Jacques Prévert était resté fidèle aux idées de sa jeunesse. Et lui, qui avec des mots simples avait fait voler en éclat le corset à l'aide duquel les classiques enserraient la poésie, se servait de ces mêmes pour clamer son espoir et ses colères !
Pour les hommes de ma génération, tout commença avec Prévert. Juin 1936 : Quarante ans déjà ! Dans les usines que nous occupions, des saltimbanques dépenaillés qui, comme nous contestions nos patrons, contestaient tous les bourgeois respectables, venaient interpréter pour nous un poète inconnu : Jacques Prévert. Une poésie tendre et baroque, un théâtre d'avant-garde, des pièces récitées par des cœurs profonds, chantant la misère des travailleurs, un cinéma qui maintenant parlait, tels furent les liens qui unirent les jeunes travailleurs et le poète !
Son langage faisait sauter les verrous imposés par la syntaxe, et cette révolte contre l'académisme correspondait à l'esprit qui animait une jeunesse qui faisait connaissance avec le plein-air et qui d'auberge en auberge allait parcourir les routes du monde à la recherche de la solidarité, de la liberté, de sa raison d'exister. Puis ce fut la guerre, la fin des illusions. Pendant l'occupation, une édition ronéotypée de ses poèmes circulera clandestinement dans les lycées et dans les facultés. Les hommes qui, avec lui, avaient fait partie du groupe Octobre envahissaient les tréteaux des théâtres, les plateaux du cinéma, faisaient connaître aux gens du métier ses œuvres restées confidentielles, et, par leur talent consacrèrent Prévert et tous ceux qui avaient travaillé, avant la guerre, à le faire recevoir par le grand public.
À la libération, Paroles obtint un succès considérable bien qu'ignoré par une partie de la critique, choquant les puristes par son esprit provocant. Prévert est alors l'anti-bourgeois, l'anti-conformiste, l'anti-intellectualiste, l'anti-politicard. À une jeunesse enthousiaste, il apporte ce mouvement qui est le sel de la terre. Naturellement, le cinéma, le théâtre , la radio le monopoliseront quelques temps, mais en dehors de ses films dont les titres sont dans toutes les mémoires, la bourgeoisie intellectuelle qu'il a fortement étrillée restera réservée. C'est l'époque où nous l'avons connu, d'abord à la Fontaine des Quatre saisons, puis au gala du groupe Louise Michel au Moulin de la Galette. C'est par lui que nous connûmes un certains nombre d'artistes : les Garçons de la Rue, Jean Yanne, d'autres encore qui firent le succès de nos Fêtes annuelles.
Approcher Prévert ne décevait pas ! Il était l'homme de sa littérature. Contrairement à beaucoup, il saura vieillir en restant lui-même et en conservant cette fougue, cette chaleur, que le succès dégrade. Je l'entends encore crier dans le téléphone sa réprobation pour un article que j'avais publié dans La Rue sur Teilhard de Chardin et qu'il trouvait trop indulgent. Prévert n'aimait pas les curés, qu'ils soient de droite ou de gauche, ce qui n'empêchera pas certains d'entre eux de se réclamer de lui, bien sûr ! Cette simplicité narquoise on la retrouve tout entière dans ce morceau qui est bien de sa manière :
Autrefois, les ânes étaient tout à fait sauvages, c'est-à-dire qu'ils mangeaient quand ils avaient faim, qu'ils buvaient quand ils avaient soif et qu'ils couraient dans l'herbe quand ça leur faisait plaisir.
Prévert qui fut la tendresse, mais une tendresse lucide, nous a quittés ! La critique, y compris celle qui faisait la moue devant son œuvre, a beaucoup parlé de lui. Elle a fait un effort méritoire pour ne pas dire ce qu'il était et ce petit con de Kahn, s'est particulièrement distingué à la télévision dans cet exercice de style. Prévert était un poète libertaire au sens large du mot, son influence sur la génération de l'immédiat après-guerre fut considérable. C'est son souffle qui, en partie, poussa la jeunesse universitaire sur les barricades du Boulevard Saint-Michel. L'histoire, cette vieille catin qui une fois qu'ils sont morts aime les poètes qui refusent de marcher dans les clous , poussera Jacques Prévert vers ces sentiers verdoyants que cet ancêtre des écologistes aimait tant. Loin des bruits de l'Olympe il y retrouvera Vilon, Saint-Amant, Baudelaire, Couté Breton et quelques autres. Loin de la quincaillerie littéraire qu'on vend quai Conti, il sera en bonne compagnie pour attendre les générations de jeunes qui viendront périodiquement boire à sa source.
Maurice Joyeux
Prévert - Biographie
Quand je ne serai plus, ils n'ont pas fini de déconner.
Ils me connaîtront mieux que moi-même. Jacques Prévert
Né avec le siècle à Neuilly-sur-Seine, dans un milieu de petits bourgeois trop dévots, dont il ne cessera de moquer les obsessions et les convenances, Jacques Prévert sera l'aîné des trois enfants qu'auront Suzanne Catusse et André Prévert. Il se passionnera dès son plus jeune âge pour la lecture et le spectacle. À 15 ans, après son certificat d'études, il entreprend des petits boulots. Incorporé en 1920, il rejoint son régiment. Là, il forme un trio d'amis avec Roro, un garçon boucher d'Orléans, et Yves Tanguy qui sera envoyé peu après en Tunisie. Prévert, quant à lui partira pour Istanbul où il fera la connaissance de Marcel Duhamel. De retour à Paris en 1922, Jacques s'établira au 54 rue du Château qui sera bientôt le point de rencontre du mouvement surréaliste auquel participent Desnos, Malkine, Aragon, Leiris, Artaud sans oublier le chef de file André Breton. Prévert finira par prendre position contre l'autoritarisme du "Maître". Un peu plus tard, il prendra ses distances avec le Parti communiste auquel il n'adhérera jamais.
Sa vie durant, il défendra les faibles, les opprimés, les victimes, avec une générosité bourrue mais toujours discrète. Avec Prévert, un univers à part se crée fuyant l'ordre voulu par dieu et les "contre-amiraux" (l'une des nombreuses figures sociales qu'il tournait en dérision).
En 1933, le groupe de théâtre Octobre dont il fait partie, prend part à l'Olympiade du théâtre, à Moscou, obtenant un premier prix qui ne sera jamais remis...
Depuis longtemps, Prévert écrit, participant à des créations collectives, mais de plus en plus, souvent avec son frère Pierre, il produit les scénarios de quelques-uns des sommets poétiques du cinéma français : Le crime de Monsieur Lange (1935) pour Jean Renoir, Quai des brumes (1935), Drôle de drame (1937), Le jour se lève (1939), Les visiteurs du soir (1941), Les enfants du paradis (1944), Les portes de la nuit (1946), tous pour Marcel Carné. Enfin, La bergère et le ramoneur (1953) sera repris par Paul Grimault pour donner naissance, en 1979, à un dessin animé absolument fantastique intitulé Le roi et l'oiseau. Ses textes suscitent l'image et ses dialogues sont époustouflants de naturel, de justesse et d'humour.
Rayé des contrôles de l'armée en 1939, il quitte Paris l'année suivante et descend vers le sud s'établissant à la Tourette-sur-Loup, où Joseph Kosma, le photographe Trauner et bien d'autres encore le rejoignent pour travailler à des réalisations de films.
Jacques Prévert écrit aussi de fabuleux poèmes en prose qu'il donne à son ami Kosma qui les met en musique pour Agnès Capri, Marianne Oswald, Juliette Gréco, les Frères Jacques ou encore Yves Montand pour ne citer que les plus célèbres. Les Paroles de Prévert seront réunies, pour la première fois, en 1945 par René Bertelé. Bien que certains libraires avaient prophétisé que ça n'intéresse que quelques jeunes gens de Saint-Germain-des-Prés, l'ouvrage est accueilli comme une immense bouffée d'oxygène dans le climat littéraire d'après la libération et est réédité à 5.000 exemplaires dans la semaine suivant le jour de sa publication.
La deuxième guerre mondiale finie, Prévert revient à Paris. Ses poèmes sont sur toutes les lèvres ou dans le pli d'un collage, avec un parfum de bonheur nostalgique et de liberté retrouvée. Prévert restera toute sa vie d'un antimilitarisme à toute épreuve et son pacifisme ne souffrira aucun compromis.
Jacques Prévert s'éteindra auprès de sa femme Janine en 1977 à Omonville-la-Petite.
Curieusement, c'est ce révolté qui avait en sainte horreur les institutions que la république des lettres allait couronner en baptisant de son nom quelques collèges et lycées et en le faisant entrer, à partir de 1992, dans l'illustre collection - sur papier bible ! - de la Pléiade.
Jacques Prévert devenu un classique ? On a du mal à s'y faire. http://libertaire.pagesperso-orange.fr/librairie/increva/vol8.htm

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