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CHARLES D'ORLEANS Mélancolie

Fermez-lui l’huis au visage Mon cœur, à Mélancolie Gardez qu’elle n’entre mie Pour gâter notre ménage Comme le chien plein de rage Chassez-la, je vous en prie Fermez-lui l’huis au visage Mon cœur, à Mélancolie C’est trop plus notre avantage D’être sans sa compagnie Car toujours nous tance, et crie, Et nous porte grand dommage. Fermez-lui l’huis au visage. CHARLES D'ORLEANS  (1394~1465) (Via Peigneurs des Comètes)

Paul Verlaine Colloque sentimental

Paul Verlaine (1844 -1896) : Colloque sentimental « Dans le vieux parc solitaire et glacé Deux formes ont tout à l'heure passé. Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles, Et l'on entend à peine leurs paroles. Dans le vieux parc solitaire et glacé Deux spectres ont évoqué le passé. - Te souvient-il de notre extase ancienne? - Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne? - Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom? Toujours vois-tu mon âme en rêve? - Non. Ah ! les beaux jours de bonheur indicible Où nous joignions nos bouches ! - C'est possible. - Qu'il était bleu, le ciel, et grand, l'espoir ! - L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir. Tels ils marchaient dans les avoines folles, Et la nuit seule entendit leurs paroles. » Revue « L’Artiste », 1er juillet 1868 Ferdinand Sartorius, éditeur, Paris

Réflexion... CARLO BORDINI Poésie

POÉSIE, LA SEULE QUI DISE LA VÉRITÉ, PAR CARLO BORDINI J’aime la poésie parce que lorsque j’écris je sais toujours d’où je pars, et je ne sais jamais où j’arrive. J’arrive toujours en territoires inconnus, et j’en sais plus après qu’avant. J’écris ce que je sais, mais je le sais pendant que je l’écris, et pour moi la poésie est toujours la source de continuelles révélations. C’est comme si, durant l’écriture, il y avait en moi de brusques ruptures de l’inconscient. En ce sens je suis assez convaincu que le mot précède la pensée, qu’il est un véhicule de la pensée. On n’écrit pas ce que l’on sait, mais on le sait après l’avoir écrit. Parfois j’écris des choses dont je ne sais absolument pas ce qu’elles signifient; je le comprends après, ou parfois, ce sont les...

LEONOR GNOS - LE BLEU DE L'EAU

LEONOR GNOS - LE Bleu  De  L'eau  Bleu de l'eau un horizon sur mon visage les vagues dans les yeux le miroir de la mémoire avant que l'écume s'érige en fontaines géantes les mouettes se précipitent contre le vent tombent soudain comme des pierres j'aimerais les caresser je sais qu'elles ont peur elles aussi par moments la confusion le fracas je devrais sauter dans l'eau me battre contre l'irradiation sans la tentative de m'accrocher à l'écho du matin car le soir commence à chavirer et la nuit se remplit de voix qui se plaignent un arôme de nécrose sur la langue le flot arrive il est immense il coupe le chemin à tous les cris et le mot n'a plus aucun sens à la première lumière du ciel je recherche le bleu de l'eau l'horizon aux mille visages les yeux dans les vagues pleines de contes de mort

PAUL CELAN, Je suis seul

PAUL CELAN, Je suis seul JE SUIS SEUL, je mets la fleur de cendre dans le verre rempli de noirceur mûrie. Bouche-sœur, tu prononces un mot qui survit devant les fenêtres, et sans un bruit, le long de moi, grimpe ce que je rêvais. Je suis dans l’efflorescence de l’heure défleurie et mets une gemme de côté pour un oiseau tardif : il porte le flocon de neige sur la plume rouge-vie ; le grain de glace dans le bec, il arrive par l’été.

Malcolm Lowry – Trente-cinq mescals à Cuantla

Malcolm Lowry – Trente-cinq mescals à Cuantla Le pire de tout, c’est ce tic-tac, Vous savez, qu’on entend en bateau, dans le train, Et qu’on entend partout, car il est le destin; Tic-tac de la mort vraie, non pas seulement du temps; Termite rongeant les lambris pourris du monde Et pour toi c’est la mort, même si tu connais Le tic-tac silencieux du coeur qui va faillir Dans sa course contre la montre, battement Qu’on entend de partout, qui toujours ralentit Mais qui n’est pourtant pas le tic-tac de la mort vraie, Seulement celui du temps, seulement le carillon Qui sonne dans le coeur quand une peur soudaine Fait grelotter le corps comme un réveil patraque Le réfrigérateur ronronne dans le bar Tandis que la gare émaciée oppose Son bourdonnement aux bruits de la rue Que dirai-je sans injustice De ce lieutenant aux épaules larges – une main Derrière le dos, salie de sang, tient un...

RAINER MARIA RILKE Ô Nostalgie Des Lieux

RAINER MARIA RILKE (1875-1926) Ô NOSTALGIE DES Lieux Ô nostalgie des lieux qui n'étaient point assez aimés à l'heure passagère, que je voudrais leur rendre de loin le geste oublié, l'action supplémentaire ! Revenir sur mes pas, refaire doucement - et cette fois, seul - tel voyage, rester à la fontaine davantage, toucher cet arbre, caresser ce banc ... Monter à la chapelle solitaire que tout le monde dit sans intérêt ; pousser la grille de ce cimetière, se taire avec lui qui tant se tait. Car n'est-ce pas le temps où il importe de prendre un contact subtil et pieux ? Tel était fort, c'est que la terre est forte ; et tel se plaint : c'est qu'on la connaît peu.

FRANCOIS COPPEE - Hymne à La Paix

FRANCOIS COPPEE - HYMNE À LA PAIX La paix sereine et radieuse Fait resplendir l’or des moissons; La nature est blonde et joyeuse, Le ciel est plein de grands frissons. Hosanna dans la fange noire Et dans le pré blanc de troupeaux; Salut, ô reine! ô mère! ô gloire Du fort travail, du doux repos! Viens, nous t’offrons l’encens des meules; Reste avec nous dans l’avenir; Les bras tremblants de nos aïeules Sont tous levés pour te bénir. Le front tourné vers ton aurore, Heureuse paix, nous t’implorons; Et nous rythmons l’hymne sonore Sur les marteaux des forgerons. Reste toujours, reste où nous sommes! Et tes bienfaits seront bénis Par la nature et par les hommes, Par les cités et par les nids. Tous les labeurs sauront te dire Leurs grands efforts jamais troublés: Le saint poète avec la lyre, Le vent du soir avec les blés. Ainsi qu’un aigle ivre d...

JEAN COCTEAU Désespérance

JEAN COCTEAU Désespérance Je n’ai pas dix-huit ans et j’ai déjà souffert ! Faudra-t-il donc toujours avoir le cœur qui saigne, Le front emprisonné dans un étau de fer… Sont-ce les pleurs que l’existence nous enseigne ? Me faudra-t-il marcher vers le tombeau béant Avec l’œil qui se mouille et s’angoisse et s’effare, Et n’oser pas risquer mes pas timides, en Cherchant à l’horizon l’assurance d’un phare ? Me faudra-t-il partir comme je suis venu, Ignorant de tous ceux que j’aurais dû connaître, Avec mes doigts crispés sur mon corps maigre et nu, Et lorsque je mourrai, commencerai-je à naître ? (…) J’aurai goûté le vin sans toucher à la lie, Un vin amer, un vin empoisonneur mais doux ! Je demande à mourir, car j’ai peur de la vie, Et je la laisse aux forts, aux naïfs, et aux fous !

JEAN REVERDY - La cloche cœur

JEAN REVERDY - La cloche cœur La cloche qui sonne on ne l’entend pas L’air est trouble Un bruit de pas glisse sur le palier Personne n’entre Non personne ne veut entrer Il y a là une ombre qui tremble Le soir est à la vitre et baigne la maison Je suis seul Et le temps d’attendre A noué l’heure et la saison Plus rien ne me sépare à présent de la vie Je ne veux plus dormir Le rêve est sans valeur Je ne veux plus savoir ce qui se passe Ni savoir si je pense Ni savoir qui je suis Dans la nuit les murs blancs fondent autour du poêle Quand le chat regardait les signes du plafond Il n’y aura rien ce soir Arrête ta mémoire Personne ne viendra te voir Le cœur mieux étouffé bat sous la couverture Et se démène à corps perdu Qui viendra lui donner Sa dernière blessure Et qu’il ne se réveille plus

José Saramago – Il doit y avoir

José Saramago – Il doit y avoir Il doit y avoir une couleur à découvrir, Un assemblage de mots caché, Il doit y avoir une clé pour ouvrir La porte de ce mur démesuré. Il doit y avoir une île au Sud, Une corde plus tendre et résonnante, Une autre mer qui nage dans un autre bleu, Une autre hauteur de voix qui chante mieux. Poésie tardive toi qui n’arrives À dire pas même la moitié de ce que tu sais : Ne te tais pas, si possible, ne renie pas Ce corps de hasard où tu ne tiens pas.

VICENTE ALEIXANDRE - Mer Du Paradis

VICENTE ALEIXANDRE - MER DU PARADIS Me voici face à toi, mer, encore... La poussière de la terre sur les épaules, encore imprégné de l'éphémère désir épuisé de l'homme, me voici, lumière éternelle, vaste mer infatigable, ultime expression d'un amour sans limites, rose du monde ardent. Lorsque j'étais enfant, c'était toi la sandale si fraiche à mon pied nu. Une blanche montée d'écume au long de ma jambe doit m'égarer en cette lointaine enfance de délices. Un soleil, une promesse de bonheur, une félicité humaine, une candide corrélation de lumière -- avec les yeux d'autrefois, de toi, mer, de toi, ciel, régnaient, généreux~ sur mon front ébloui, étendant sur mes yeux leur immatérielle mais accessible palme, éventail d'amour ou éclat continu qui imitait des lèvres pour ma peau sans nuages. Au loin la rumeur ...

Réflexion... Paul Auster

PAUL AUSTER * J'admire ceux qui ont le courage de changer d'avis de temps en temps, sur les choses, sur les personnes. C'est une vraie force. (Interview Mars 2013 magazine "Lire".) * La lecture était ma liberté et mon réconfort, ma consolation, mon stimulant favori : lire pour le pur plaisir de lire, pour ce beau calme qui vous entoure quand vous entendez dans votre tête résonner les mots d'un auteur. * Je crois que chaque artiste, chaque personne, qui fait une vie comme ça dans la peinture, dans la musique, dans la littérature, est quelqu'un pour qui le monde n'est pas suffisant. Toujours des gens blessés d'une manière ou d'une autre. (Extrait de l'entretien de Paul Auster avec François Busnel lors de l'émission "Le grand entretien" sur France Inter le 6/3/2013) * Pour trouver quelque chose en soi, dans l'inconscient, il faut être très ouvert et sans préjugés. (Lire, mars 2013. ) * On ne sait pas vé...

Matthieu Gosztola - Extraits

Matthieu Gosztola - Extraits Chaque matin La veuve emplit deux tasses Chaque matin Elle vide le contenu d'une tasse Dans l'évier Le corps debout dans la cuisine Elle égrène un chapelet de groseilles Il y a quelques jours encore Tout était à sa place Au réveil J’ai assisté impuissant à La dispersion des feuilles de mon arbre Dans le vent jaune Elle est belle À en vivre Chaque jour Elle m’apporte l’envie Sur sa robe Sur la chaise l’empreinte De mes doigts Tu adresses timidement quelques mots à la serveuse (ta commande) Elle s’approche trop près, te frôle (caresse ton âme) Tu te réveilles entre ses bras humides Pour s’expliquer, elle dit avoir retrouvé en toi La couleur inimitable des yeux de son père Les tranches dans mon chocolat Au réveil Si elles n’ont pas le goût de tes lèvres Ne passent pas Il n’y a jamais assez d...

RENE GUY CADOU - La Nuit

RENE GUY CADOU - La Nuit La nuit ! La nuit surtout je ne rêve pas je vois J'entends je marche au bord du trou J'entends gronder Ce sont les pierres qui se détachent des années La nuit nul ne prend garde C'est tout un pan de l'avenir qui se lézarde Et rien ne vivra plus en moi Comme un moulin qui tourne à vide L'éternité De grandes belles filles qui ne sont pas nées Se donneront pour rien dans les bois Des hommes que je ne connaîtrai jamais Battront les cartes sous la lampe un soir de gel Qu'est-ce que j'aurai gagné à être éternel? Les lunes et les siècles passeront Un million d'années ce n'est rien Mais ne plus avoir ce tremblement de la main Qui se dispose à cueillir des oeufs dans la haie Plus d'envie plus d'orgueil tout l'être satisfait Et toujours la même heure imbécile à la montre Plus de départs à jeun pour d'obscures rencontres Je me dresse comme un ...