Réflexion ... VICTOR HUGO

Je ne suis rien, je le sais, mais je compose mon rien avec un petit morceau de tout.

Victor Hugo


Le Rhin/XXVIII

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Victor Hugo


Heidelberg, octobre.

Cher Louis, prenez garde à vous, je suis en humeur de vous écrire une lettre interminable. Vous me demandez quatre pages ; je t’en veux donner cent, comme dit Orosmane. Ma foi ! tant pis, tirez-vous-en comme vous pourrez ; les vieilles amitiés sont bavardes.
Je suis arrivé dans cette ville depuis dix jours, cher ami, et je ne puis m’en arracher. Dans votre excursion en Allemagne, il y a douze ans, êtes-vous venu à Heidelberg ? surtout vous y êtes-vous arrêté ? car il ne faut pas passer à Heildelberg, il faut y séjourner, il faudrait y vivre. Je ne vous en dirai certes pas autant de cette espèce de faux Versailles badois qu’on appelle Mannheim, insipide ville, dont les rues semblent coupées à l’équerre dans un bloc de plâtre, et dont les clochers, comme ceux de Namur, ne sont pas des clochers, mais des bilboquets réussis. En descendant du bateau à vapeur du Rhin, je suis resté à Mannheim le temps de faire atteler ma voiture, et je me suis enfui en hâte à Heidelberg. Faites-en autant si jamais vous venez ici.

Heidelberg, située et comme réfugiée au milieu des arbres, à l’entrée de la vallée du Neckar, entre deux croupes boisées plus fières que des collines et moins âpres que des montagnes, a ses admirables ruines, ses deux églises du quinzième siècle, sa charmante maison de 1595, à façade rouge et à statues dorées, dite l’auberge du chevalier de Saint-Georges, ses vieilles tours sur l’eau, son pont, et surtout sa rivière, sa rivière limpide, tranquille et sauvage, où foisonnent les truites, où abondent les légendes, où se hérissent les rochers, où le flot, compliqué d’écueils, n’est qu’un inextricable réseau de tourbillons et de courants ; ravissant fleuve-torrent où l’on peut être sûr que jamais un bateau à vapeur ne viendra patauger.

Je mène ici une vie occupée, occupée un peu au hasard, il est vrai ; mais je ne perds pas un instant, je vous assure ; je hante la forêt et la bibliothèque, cette autre forêt ; et le soir, rentré dans ma chambre d’auberge, comme votre ami Benvenuto Cellini, j’écris sur des feuilles, qui s’en iront je ne sais où, mes aventures de la journée.

Questa mia vita travagliata io scrivo.

Seulement les travaux de Benvenuto, c’étaient des coups d’épée ou de stylet, des évasions du château Saint-Ange, des combats à fer émoulu pour le Rosso contre les disciples de Raphaël, des villes fortifiées, des colosses entrepris, des insolences au pape ou à la duchesse d’Etampes, des voyages de bohémien, avec ses deux élèves Paul et Ascagne, l’hôtel de Nesle pris d’assaut et vidé par les fenêtres, meubles et gens ; et puis, çà et là, quelque chef-d’œuvre, qualchè bell’opera, comme il dit lui-même, une Junon, une Léda, un Jupiter d’argent haut comme François Ier, ou une aiguière d’or pour laquelle le roi de France donnait au cardinal de Ferrare une abbaye de sept mille écus de rente.

Mes aventures et mes travaux, à moi, laborieux fainéant que vous connaissez bien, cher Louis, vous les savez par cœur, vous les avez assez longtemps partagés ; c’est une promenade solitaire dans un sentier perdu, la contemplation d’un rayon de soleil sur la mousse, la visite d’une cathédrale ou d’une église de village, un vieux livre feuilleté à l’ombre d’un vieux arbre, un petit paysan que je questionne, un beau scarabée en terreur cuirassé d’or violet, qui est tombé par malheur sur le dos, qui se débat, et que je retourne en passant avec le bout de mon pied ; des vers quelconques mêlés à tout cela ; et puis des rêveries de plusieurs heures devant la Roche-More sur le Rhône, le Château-Gaillard sur la Seine, le Rolandseck sur le Rhin, devant une ruine sur un fleuve, devant ce qui tombe sur ce qui passe, ou, spectacle à mon sens non moins touchant, devant ce qui fleurit sur ce qui chante, devant un myosotis penchant sa grappe bleue sur un ruisseau d’eau vive.

Voilà ce que je fais, ou, pour mieux dire, voilà ce que je suis ; car, pour moi, faire dérive fatalement et immédiatement d’être. Comme on est, on fait.

Ici, à Heidelberg, dans cette ville, dans cette vallée, dans ces décombres, la vie d’homme pensif est charmante. Je sens que je ne m’en irais pas de ce pays si vous y étiez, cher Louis, si j’y avais tous les miens, et si l’été y durait un peu plus long-temps.

Le matin, je m’en vais, et d’abord (pardonnez-moi une expression effrontément risquée, mais qui rend ma pensée), je passe, pour faire déjeuner mon esprit, devant la maison du chevalier de Saint- Georges. C’est vraiment un ravissant édifice. Figurez-vous trois étages à croisées étroites supportant un fronton triangulaire à grosses volutes bouclées à jour ; tout au travers de ces trois étages deux tourelles-espions à faîtages fantasques, faisant saillie sur la rue ; enfin toute cette façade en grès rouge, sculptée, ciselée, fouillée, tantôt goguenarde, tantôt sévère, et couverte du haut en bas d’arabesques, de médaillons et de bustes dorés. Quand le poète qui bâtissait cette maison l’eut terminée, il écrivit en lettres d’or, au milieu du frontispice, ce verset obéissant et religieux : Si Jehova non ædificet domum, frustra laborant ædificantes eam.

C’était en 1595. Vingt-cinq ans après, en 1620, la guerre de trente ans commença par la bataille du Mont-Blanc, près de Prague, et se continua jusqu’à la paix de Westphalie, en 1648. Pendant cette longue iliade dont Gustave-Adolphe fut l’Achille, Heidelberg, quatre fois assiégée, prise et reprise, deux fois bombardée, fut incendiée en 1635.

Une seule maison échappa à l’embrasement, celle de 1595.

Toutes les autres, qui avaient été bâties sans le seigneur, brûlèrent de fond en comble.

À la paix, l’électeur palatin, Charles-Louis, qu’on a surnommé le Salomon de l’Allemagne, revint d’Angleterre et releva sa ville. À Salomon succéda Héliogabale, au comte Charles-Louis le comte Charles, puis à la branche palatine de Wittelsbach-Simmern la branche palatine de Pfalz-Neubourg, et enfin à la guerre de trente ans la guerre du Palatinat. En 1689, un homme dont le nom est utilisé aujourd’hui à Heidelberg pour faire peur aux petits enfants, Mélac, lieutenant-général des armées du roi de France, mit à sac la ville palatine et n’en fit qu’un tas de décombres.

Une seule maison survécut, la maison de 1595.

On se hâta de reconstruire Heidelberg. Quatre ans plus tard, en 1693 [1], les français revinrent ; les soldats de Louis XIV violèrent à Spire les sépultures impériales, et, à Heidelberg, les tombeaux palatins. Le maréchal de Lorges mit le feu aux quatre coins de la résidence électorale ; l’incendie fut horrible, tout Heidelberg brûla. Quand le tourbillon de flamme et de fumée qui enveloppait la ville fut dissipé, on vit une maison, une seule, debout dans ce monceau de cendres.

C’était encore, c’était toujours la maison de 1595.

Aujourd’hui la charmante façade vermeille, damasquinée d’or, toujours vierge, intacte et fière, et seule digne de se rattacher au château dans cet insignifiant entassement de maisons blanches qui compose à présent Heidelberg, se dresse superbement sur la ville, et fait étinceler au soleil la triomphante inscription où je lis tous les matins en passant que Jéhovah a été l’ouvrier et que Jéhovah a été le sauveur.

Il est vrai, car il faut tout dire, et la dévotion de la renaissance s’assaisonnait de fantaisies païennes, il est vrai que l’effet de ce grave psaume est un peu modifié par cette ligne profane que l’architecte a gravée au-dessus :Praestat invicta Venus, laquelle doit elle-même se sentir un peu gênée par cette troisième légende dont se couronne le fronton : Soli.Deo. Gloria.

La miraculeuse maison saluée, je passe le pont, et je m’en vais dans la montagne. Là, je m’enfonce, je me perds, je marche devant moi, je prends le chemin qui se présente ; je regarde, chapiteau par chapiteau, les arbres, ces piliers de la grande cathédrale mystérieuse ; et, plongé dans la lecture de la nature, comme les vieux puritains dans la méditation de la bible, je cherche Dieu.

Ami ! chacun a son livre, et, voyez-vous, dans l’Evangile comme dans le paysage, la même main a écrit les mêmes choses. Quant à moi, je pense que toutes les faces de Jéhovah veulent et doivent être contemplées, et cette idée règle et remplit toutes mes rêveries depuis vingt ans ; vous le savez, vous, Louis, qui m’aimez et que j’aime. Je pense aussi que l’étude de la nature ne nuit en aucune façon à la pratique de la vie, et que l’esprit qui sait être libre et ailé parmi les oiseaux, parfumé parmi les fleurs, mobile et vibrant parmi les flots et les arbres, haut, serein et paisible parmi les montagnes, sait aussi, quand vient l’heure, et mieux peut-être que personne, être intelligent et éloquent parmi les hommes. Je ne suis rien, je le sais, mais je compose mon rien avec un petit morceau de tout.

Je vais ainsi toute la journée, sans trop savoir où je suis, l’œil le plus souvent fixé à terre, la tête courbée vers le sentier, les bras derrière le dos, laissant tomber les heures et ramassant les pensées quand j’en trouve. Je m’assieds dans ces excellents fauteuils revêtus de mousse, c’est-à-dire de velours vert, que l’antique Palès creuse au pied de tous les vieux chênes pour le voyageur fatigué ; je mets en liberté, pour ma bienvenue, comme un souverain débonnaire, toutes les mouches et tous les papillons que je trouve pris dans les filets autour de moi ; petite amnistie obscure, qui, comme toutes les amnisties, ne fâche que les araignées. Et puis, je regarde couler au-dessous de mon trône, dans le ravin, quelque admirable ruisseau semé de roches pointues où se fronce à mille plis la tunique d’argent de la naïade ; ou bien, si le mont n’a pas de torrent, si le vent, les feuilles et l’herbe se taisent, si le lieu est bien calme, bien désert, bien éloigné de toute ville, de toute maison, de toute cabane même, je fais faire silence en moi-même à tout ce qui murmure sans cesse en nous, j’ouvre l’oreille aux chansons de quelque jeune montagnard perdu dans les branches avec son troupeau de chèvres, là-bas, bien loin, au-dessus ou au-dessous de moi. Rien n’est mélancolique et doux comme la tyrolienne sauvage chantée dans l’ombre, par un pauvre petit chevrier invisible, pour la solitude qui l’écoute. Quelquefois, dans toute une grande montagne, il n’y a que la voix d’un enfant.

Les montagnards de ces forêts voisines de la Forêt-Noire ont une espèce de chant clair-obscur qui est charmant.

Comme je me promène tous les jours, je commence à être connu et accepté dans les villages. Les enfants qui jouent aux soldats se dérangent pour me laisser passer ; le roulier de la vallée du Neckar me sourit sous son feutre orné de galons d’argent à franges pendantes et de roses artificielles ; les paysans me saluent gravement avec leur grand chapeau à la Henri IV ; les jeunes filles et les vieilles femmes me considèrent comme un passant familier, et me disent : ― Goodtag. ― A propos, ici, plus que partout, je me demande, chaque fois que je traverse une rue de bourg ou de hameau, comment d’aussi jolies jeunes filles peuvent faire d’aussi laides vieilles femmes. ― Je dessine çà et là les baraques qui ont du style. Dans ce pays dévasté par les guerres féodales, les guerres monarchiques et les guerres révolutionnaires, les cabanes sont construites avec les ruines des châteaux ; cela fait d’étranges édifices. L’autre jour, j’ai rencontré une masure de paysan ainsi composée : quatre murs de torchis, blanchis à la chaux, une porte et une fenêtre sur la façade ; à droite de la porte, le lion de Bavière couronné, portant le globe et le sceptre, sculpté presque en ronde bosse sur une large dalle de grès rouge. À gauche de la fenêtre, une autre lame de grès rouge, grand bas-relief représentant un poing crispé sur un billot et à demi entaillé par une hache. Au-dessus de la hache, cette date effacée, 16… ; au-dessous du billot, cette autre date, 1731 ; entre les deux dates, ce mot : RENOVATVM. Rien de plus mystérieux et de plus sinistre que ce bas-relief. On ne voit pas l’homme dont on voit le poing ; on ne voit pas le bourreau dont on voit la hache. Cette affreuse chose semble sortir d’un nuage. Les deux bas-reliefs sont incrustés dans le mur un peu au-dessous des vieilles lattes du toit. Le lion palatin se tourne comme irrité et furieux vers ce poing à moitié coupé. Maintenant, qui a apporté là ce lion ? Que signifie ce hideux bas-relief ? quel crime y a-t-il sous ce supplice ? quel est ce hasard singulier qui a eu le caprice de compléter une chaumière avec ce lion rugissant et cette main sanglante ? Un cep de vigne, chargé de raisins, grimpe joyeusement à travers cette sombre énigme.

A force de regarder, j’ai trouvé quelques caractères gravés sur le haut du bas-relief au poing coupé ; et, en dérangeant les grappes et les feuilles, j’ai déchiffré le mot Burg-Freyheit.

Le même jour, c’était vers le soir, j’avais quitté à midi la ville par le chemin dit des philosophes, lequel chemin s’en va je ne sais où, comme il sied à un chemin de philosophes, et j’étais dans un vallon quelconque. Je me mis à gravir l’escarpement d’une haute colline par un de ces sentiers antiques qu’on trouve souvent dans ce pays, sentiers escaliers, pavés de grosses roches brutes, qui ont l’air d’un mur cyclopéen posé à plat sur le sol, attribués d’ailleurs par les ignorants aux géants, et par les savants aux romains, c’est-à-dire toujours aux géants.

Le jour s’éteignait derrière moi dans la plaine du Rhin.

C’était un de ces sinistres soleils couchants où le soleil semble s’abîmer pour jamais dans l’ombre, écrasé sous des nuages de granit, informe et nageant dans une immense mare de sang.

Je montais lentement à cette lueur.

Peu à peu, elle blêmit, puis s’effaça. Quand je fus à mi-côte je me retournai.

Je n’avais plus sous les yeux qu’un de ces grands paysages crépusculaires où les montagnes se traînent sur l’horizon comme d’énormes colimaçons dont les rivières et les fleuves, pâles et vagues sous la brume, semblent être la trace argentée.

Le mont devenait très âpre, l’escalier des rochers s’allongeait indéfiniment ; mais les bruyères et les jeunes châtaigniers nains s’agitaient autour de moi avec ce murmure amical et hospitalier qui invite le voyageur à continuer.

Je repris donc mon ascension.

Comme j’atteignais le sommet d’un des bas côtés du mont, la lune, la pleine lune, ronde et éclatante, qui se lève de cuivre dans les plaines et d’or dans les montagnes, apparut tout à coup devant moi ; et, gravissant elle-même le long de la colline voisine, se mit à glisser à fleur de terre dans les broussailles noires, comme un disque splendide poussé par des génies invisibles. Toute cette chaîne de sommets et de vallées, vue à cette clarté, des marches de ce sentier des géants, avait je ne sais quelle figure surnaturelle.

Je commençais à avoir besoin d’aide. La lune éclairait ma route, ce qui me convenait fort. En même temps, mon ombre se mit à marcher à côté de moi comme pour me tenir compagnie. Dix minutes après, j’étais au haut de la montagne. D’en bas, je ne la croyais pas si haute. Soit dit en passant, c’est un peu l’histoire de toutes les grandes choses vues d’en bas. De là les jugements diminuants et étroits des petits hommes sur les grands hommes.

Il n’y avait dans le ciel que la lune. Ni un nuage ni une étoile. C’était ce grand jour de la nuit qui arrive une fois par mois. Au sommet du mont, vaste croupe couverte de bruyères et rasée par le vent, ce que j’avais sous les yeux n’était pas un paysage, mais une grande carte géographique presque circulaire, estompée par la distance et la vapeur, comme celle que dut voir Jésus-Christ quand Satan le transporta sur la montagne pour lui offrir les royaumes de la terre. Par parenthèse, faire une pareille proposition à celui qui se sait Dieu et qu’on sait Dieu, offrir les royaumes de la terre à celui qui a les royaumes du ciel, c’est là un trait de stupidité, disons-le entre nous, que j’ai peine à comprendre de la part de cette espèce de Voltaire antédiluvien que nous appelons le diable.

Vers le nord, la bruyère aboutissait à une forêt. Pas une chaumière, pas une hutte de bûcheron. Une solitude profonde.

Comme je me promenais sur cette croupe, j’aperçus à quelques pas d’un sentier à peine distinct, sous des buissons hérissés (à propos de buissons, le mot horridus manque dans notre langue ; il dit moins qu’horrible et plus que hérissé ), j’aperçus, dis-je, une espèce de trou vers lequel je me dirigeai.

C’était une assez grande fosse carrée, profonde de dix ou douze pieds, large de huit ou neuf, dans laquelle s’affaissaient des ronces rougeâtres, et où les rayons de la lune entraient par les crevasses de la broussaille. Je distinguais vaguement au fond un pavage à larges dalles miné par les pluies, et sur les quatre parois une puissante maçonnerie de pierres énormes, devenue informe et hideuse sous les herbes et les mousses. Il me semblait voir sur le pavé quelques sculptures frustes mêlées à des décombres, et parmi ces décombres un gros bloc arrondi, grossièrement évasé, percé à son milieu d’un petit trou carré, qui pouvait être un autel celtique ou un chapiteau du sixième siècle.

Du reste, aucun degré pour descendre dans l’excavation.

Ce n’était peut-être qu’une simple citerne, mais je vous assure que l’heure, le lieu, la lune, les ronces et les choses confuses entrevues au fond, donnaient je ne sais quoi de formidable et de sauvage à cette mystérieuse chambre sans escalier, enfoncée dans la terre, avec le ciel pour plafond.

Qu’était-ce que cette fosse singulière ? Vous me connaissez, je m’obstine, je cherche, je veux en savoir sur cette cave plus que la lune et le désert ne m’en disent ; j’écarte les ronces avec ma canne, je m’accroche à des sarments que je prends à poignées, et je me penche sur cette ombre. En ce moment-là, j’entends une voix grave et cassée prononcer distinctement derrière moi ce mot : Heidenloch.

Dans le peu d’allemand que je sais, je sais ce mot. Il signifie : trou des Païens.

Je me retourne.

Personne dans la bruyère ; le vent qui souffle et la lune qui éclaire. Rien de plus.

Seulement, il me semble qu’il y a là, du côté de la forêt, à une trentaine de pas, entre la lune et moi, une masse d’ombre, une haute broussaille que je n’ai pas encore remarquée.

Je crois m’être trompé, et que, comme tous ceux qui se promènent dans les solitudes, je deviens un peu visionnaire, et je me remets à explorer le bord de la fosse.

Ici la voix s’élève une seconde fois, et j’entends de nouveau derrière moi les trois syllabes étranges : Heidenloch.

Pour le coup, je me retourne vivement, et, à mon tour, je dis à voix haute : Qui est là ?

En cet instant, je crois remarquer, non sans quelque frisson involontaire, je vous l’avoue, que la haute broussaille s’est rapprochée de quelques pas. Je répète : qui est là ? et, au moment où j’allais marcher résolument à elle, je la vois qui vient à moi, et j’en entends sortir pour la troisième fois la voix décrépite qui dit :Heidenloch.

Dans ces lieux déserts, à ces heures bizarres de la nuit, on est tendre aux superstitions, et je vous déclare que toutes les légendes du Rhin et du Neckar commençaient à me revenir à l’esprit, et me montaient au cerveau comme une fumée, lorsque le buisson surnaturel se retourna. Alors ce qui était dans l’ombre fit face à la lune, et j’aperçus une petite vieille courbée jusqu’au menton sur un bâton à gros nœuds, presque enfouie sous un grand tas de branchages qui la débordait de tous côtés, balayant la terre derrière elle et se balançant au-dessus de sa tête de la manière la plus fantastique. Elle me regardait avec ses yeux gris en me répétant : Heidenloch ! Heidenloch !

On eût dit une vieille dryade chassée par les bûcherons, emportant son arbre sur son dos.

C’était tout simplement une pauvre bonne femme qui revenait de couper des broussailles dans la forêt, qui avait aperçu un étranger, et qui lui avait donné un renseignement, et qui maintenant regagnait sa chaumière au clair de la lune, traînant son fagot par le sentier des géants.

Je l’ai remerciée par quelques kreutzers, tout en la considérant avec admiration. Je n’ai vu de ma vie une plus petite vieille sous un plus énorme fagot.

Elle m’adressa, avec un grognement reconnaissant, une affreuse grimace gracieuse, qui était, il y a cinquante ans, un frais et charmant sourire. Puis elle me tourna le dos, c’est-à-dire la broussaille ; et, au bout de quelques minutes, arrivée à la pente du mont, elle s’enfonça dans la terre, et s’évanouit comme une apparition. Son explication, du reste, n’expliquait rien. C’était un mot lugubre ajouté à une chose lugubre. Voilà tout.

Je vous avoue que je suis resté longtemps à cette place, regardant ce trou des Païens, qui est peut-être la tombe ouverte et vide d’un géant, peut-être une chambre druidique, peut-être le puisard d’un camp romain, ou le réservoir pluvial de quelque couvent byzantin disparu, ou la hideuse cave sépulcrale d’un gibet démoli ; dont les parois silencieuses ont peut-être été arrosées de sang humain, ou comblées de squelettes, ou assourdies par la danse du sabbat tournant autour de l’ossuaire ; fosse pleine de ténèbres, dans laquelle la lune jette aujourd’hui un rayon livide, et une vieille femme un mot sinistre.

Quand je redescendis de la montagne, j’aperçus dans les arbres, sur un sommet voisin, une tour en ruine à laquelle se rattache sans doute l’excavation dont la signification est perdue aujourd’hui. Au reste les païens, c’est-à-dire les sicambres, selon les uns, et les romains, selon les autres, ont laissé des traces profondes dans les traditions populaires qui se mêlent ici partout à l’histoire et l’encombrent. À Lorch, à l’entrée du Wisperthal, il y a un autre trou des Païens aussi nommé Heidenloch. À Winkel, sur le Rhin, l’ancienne vinicella, il y a la rue despaïens, heidengass ; et à Wiesbade, l’ancien Visibadum, il y a le mur des païens, Heidenmauer.

Je ne compte pas dans ces vestiges païens une espèce d’arche dont le tronçon, couvert de lierre, croule dans la montagne derrière Caub, à une lieue environ de Gutenfels, et que les paysans appellent le pont des Païens, Heidenbrukke, parce qu’il me paraît évident que c’est la ruine d’un pont bâti là par les suédois pendant la guerre de trente ans. Au reste, la tradition ne se trompe pas beaucoup. C’est presque un Scipion que ce Gustave-Adolphe ; et ce qu’il vient faire sur le Rhin au dix-septième siècle, c’est la grande guerre classique, la guerre romaine. Les mêmes stratégies que Polybe raconte dans la guerre punique, Folard les retrouve et les constate dans la guerre de trente ans.

Voilà, cher Louis, les aventures de mes promenades, et je ne m’étonne pas vraiment que les contes et les légendes aient germé de toutes parts dans un pays où les buissons se promènent la nuit et adressent la parole aux passants.

L’autre soir, au crépuscule, j’avais devant moi une haute croupe noire et pelée, emplissant tout l’horizon et surmontée à son sommet d’une grosse tour en ruine, isolée comme les tours maximiliennes de la vallée de Luiz. Quatre grands créneaux, usés, ébréchés et changés en triangle par le temps, complétaient la sombre silhouette de la tour, et lui faisaient une couronne de fleurons aigus. Des paysans, habitants actuels de cette masure, y avaient allumé dans l’intérieur un immense feu de fagots, dont le flamboiement apparaissait au dehors aux trois seules ouvertures qu’eût la ruine, une porte cintrée en bas, deux fenêtres en haut. Ainsi éclairée, ce n’était plus une tour, c’était la tête noire et monstrueuse d’un effrayant Pluton ouvrant sa gueule pleine de feu et regardant par-dessus la colline avec ses yeux de braise.

A ces heures-là, quand le soleil est couché, quand la lune n’est pas levée encore, on rencontre des vallées qui semblent encombrées d’écroulements étranges ; c’est le moment où les rochers ressemblent à des ruines et les ruines à des rochers.

Quelquefois l’espèce de poète qui est en moi triomphe de l’espèce d’antiquaire qui y est aussi, et je me contente de ces visions.

Quelquefois je reviens le lendemain, au jour ; j’explore la masure pas à pas, et je tâche d’en constater l’âge par la saillie des mâchicoulis, la forme des denticules ou l’écartement des ogives.

Il y a dans ce genre, à deux milles de Heidelberg, une ravissante vallée, vallée d’archéologue et vallée de rêveur. Quatre vieux châteaux sur quatre bosses de rochers comme quatre vautours qui se regardent ; entre ces quatre donjons, une pauvre vieille ville semble s’être réfugiée avec épouvante au sommet d’une montagne conique, où elle se pelotonne dans ses murailles, et d’où elle observe depuis six cents ans l’attitude formidable des châteaux. Le Neckar semble avoir pris fait et cause pour la ville, et il entoure la montagne des bourgeois de son bras d’acier. De vieilles forêts, à cette heure chamarrées de toutes les dorures de l’automne, se penchent de toutes parts sur cette vallée comme dans l’attente d’un combat. Il y a là, parmi les chênaies et les châtaigneraies, de ces grands bois de pins habités par les hiboux et les écureuils. À de certaines heures, cet ensemble n’est pas un paysage, c’est une scène, et l’on attend l’heure où les acteurs, cette ville et ces châteaux, cette fourmilière de nains et ces quatre géants pétrifiés, vont reprendre vie et commencer.

Cet admirable lieu s’appelle Neckarsteinach.

De l’un de ces quatre donjons on a fait une métairie, d’un deuxième une maison de plaisance. Les deux autres, qui sont complètement ruinés, dévastés ou déserts, m’ont surtout intéressé et fait revenir plusieurs fois.

L’un s’appelait au douzième siècle et s’appelle encore aujourd’hui Schwalbennest, ce qui veut dire le nid d’hirondelle. Il est en effet posé en saillie et maçonné, comme par une hirondelle gigantesque, sur une console de rocher, dans la voussure d’un énorme mont de grès rouge.

C’était, du temps de Rodolphe De Habsbourg, le manoir d’un effroyable gentilhomme-bandit qu’on nommait Bligger-le-Fléau. Toute la vallée, de Heilbronn à Heidelberg, était la proie de cet épervier à face humaine.

Comme tous ses pareils, la diète le manda. Bligger n’y alla point.

L’empereur le mit au ban de l’empire. Bligger n’en fit que rire.

La ligue des cent villes envoya ses meilleures troupes et son meilleur capitaine assiéger le nid-d’hirondelle. En trois sorties, le Fléau extermina les assiégeants.

Ce Bligger était un combattant de stature colossale et qui frappait avec un bras de forgeron.

Enfin le pape l’excommunia, lui et tous ses adhérents.

Quand Bligger entendit lire, au pied de sa muraille, par un des bannerets du Saint-Empire, la sentence d’excommunication, il haussa les épaules.

Le lendemain, à son réveil, il trouva son burg désert et la porte et la poterne murées. Tous ses hommes d’armes avaient quitté pendant la nuit la citadelle maudite et en avaient muré les issues.

Alors l’un d’eux, qui s’était caché dans la montagne, sur un rocher d’où le regard plongeait dans l’intérieur du château, vit Bligger-le-Fléau baisser la tête et marcher à pas lents dans sa cour. Il ne rentra pas un instant dans le donjon, et marcha ainsi jusqu’au soir, seul et faisant sonner les dalles sous son talon d’acier.

Au moment où le soleil se couchait derrière les collines de Neckargemund, le formidable burgrave tomba tout de son long sur le pavé.

Il était mort.

Son fils ne put relever sa famille de l’excommunication qu’en se croisant et en rapportant de la terre sainte la tête du sultan, laquelle figure encore aujourd’hui au milieu de l’écu d’un chevalier de pierre qui s’appelle Ulrich Landschad, fils de Bligger, et qui dort étendu sur un tombeau dans l’église de Steinach.

Cette famille est aujourd’hui éteinte.

Est-ce que ce n’est pas une belle histoire, Louis, et qui vaut tout aussi bien la peine d’être racontée que les grandes batailles et les mariages des rois ? Il faut pourtant ramasser cela dans la mémoire du peuple. Les historiens dédaignent ces détails. Ils disent que c’est petit ; moi, je déclare que c’est grand. Ce sont des contes de bonnes femmes, ajoutent-ils ; mais est-ce que vous connaissez rien de plus magnifique et de plus terrible que les contes de bonnes femmes ? Quant à moi, Homère me paraît si sublime que je range l’Iliade parmi les contes de bonnes femmes.

A ce sujet, Buchanan, que je feuilletais ces jours-ci dans la bibliothèque de Heidelberg, fait un aveu naïf. Voici ce qu’il écrit à propos de Macbeth : Multa hic fabulose affingunt ;sed, quia theatris aut fabulis milesIIs suntaptiora quam historiae, ea omitto. Ce que Buchanan met ainsi entre deux parenthèses, c’est Shakspeare.

Le peuple d’ailleurs ne s’y méprend pas. Il aime le grand, et il aime les contes. Il exagère même volontiers les personnages de ses légendes, et les place, par le grossissement auguste des détails, au niveau des grands hommes historiques. La chronique ne se gêne pas plus que l’histoire pour bouleverser toute la nature quand il s’agit de solenniser un de ses héros. Lorsque le laird écossais Dunwald assassina, dans le château de fores, le roi Duff, il y eut des prodiges, et le soleil se voila comme à la mort de César.

Tant que les narrateurs de ces grandes choses s’appellent Hector Boëce ou Hailes’s, ce n’est pas de l’histoire, ce sont des contes. Le jour où ils se nomment Homère, Virgile ou Shakespeare, c’est plus que de l’histoire, c’est de l’épopée.

Le Schwalbennest a encore aujourd’hui une fière et sombre mine. C’est un donjon carré dont les deux angles tournés vers la vallée disparaissent et s’absorbent sous deux tourelles rondes à mâchicoulis ; une double circonvallation couverte de lierre l’enveloppe, et tout ce bloc pend, comme je vous l’ai dit, accroché au flanc d’une montagne presque en surplomb sur le Neckar.

J’ai escaladé le sentier, jadis si redoutable, où ont ruisselé l’huile bouillante, la poix allumée et le plomb fondu des mâchicoulis. Je suis entré par cette poterne et par cette porte qui ont été murées, aujourd’hui larges crevasses qui livrent passage au premier venu, et avec un clou j’ai gravé ces trois lignes sur une pierre du chambranle de la porte : ― Quand laporte du tombeau s’est fermée sur une famillepour ne plus s’ouvrir, la porte de la maisons’ouvre pour ne plus se fermer.

L’intérieur du burg est d’un aspect lugubre. Des racines d’arbres soulèvent çà et là ce vieux dallage du douzième siècle où a résonné la colossale armure de Bligger quand le burgrave tomba roide mort sur le pavé. La montagne, pleine de sources, continue de suinter goutte à goutte dans la citerne à demi comblée. Les fraisiers en fleurs s’épanouissent entre les dalles. Les pierres des murs, fouettées par la pluie et rongées par la lune, sont piquées de mille trous où des larves de papillons-spectres filent dans l’ombre leur cocon. Aucun pas humain dans cette demeure. Aux fenêtres inaccessibles du donjon apparaissent des châtelaines sauvages, les fougères, qui y agitent leur éventail, et les ciguës, qui y penchent leur parasol. La grande salle, dont le toit et les plafonds se sont effondrés, est encore royalement décorée par treize croisées toutes grandes ouvertes sur la vallée. Au moment où j’y étais, le soleil couchant encadrait dans l’une d’elles un Claude Lorrain magnifique.

L’autre donjon n’a pas de nom, n’a pas d’histoire, n’a pas de date pour ainsi dire, n’a presque plus de forme, et est beaucoup plus formidable encore que le Nid-d’Hirondelle.

Si l’on oublie un instant la tour carrée qui le domine encore, ce n’est plus un donjon, ce n’est plus une ruine, ce n’est plus une masure, ce n’est plus un édifice ayant forme humaine (car l’homme imprime sa forme à l’édifice) ; c’est un bloc, une masse caverneuse, un rocher percé comme un poumon de trous et de caecums ; c’est un énorme madrépore que pénètre et que remplit inextricablement de toutes ses antennes, de tous ses pieds, de tous ses doigts, de tous ses cous, de toutes ses spirales, de tous ses becs, de toutes ses trompes, de toutes ses chevelures, la végétation, ce polype effrayant.

Je suis entré là avec beaucoup de peine, en faisant dans les broussailles un bruit de bête fauve. Ce burg est plus ancien de deux siècles que le Schwalbennest. La tour carrée n’a qu’une baie, une porte du neuvième siècle, au-dessous de laquelle sortent encore des murs, à une hauteur d’environ quarante pieds, les deux consoles à ourlet diamanté qui soutenaient le pont-levis. L’archivolte pleine d’ombre de cette entrée inaccessible est aussi pure que si la pierre était coupée d’hier.

La seule chose, avec la tour carrée, qui ait encore une forme, c’est une grosse tour ronde, aux trois quarts rasée, qui flanquait un des angles du mur, et que j’ai aperçue en montant. Une fois engagé dans les antres dédaléens du château écroulé, j’ai eu quelque peine à la retrouver. Enfin j’ai avisé entre deux touffes de ronces l’embouchure étroite d’un couloir. Je m’y suis glissé, et je suis parvenu ainsi dans un petit carrefour singulier ; c’étaient quatre cellules oblongues, voûtées, basses, rayonnant vers quatre points différents de la vallée, terminées chacune par une meurtrière, et partant toutes les quatre de l’extrémité du corridor où j’étais entré. Figurez-vous le dedans du moule où l’on aurait fondu le pied d’un aigle colossal. Ces quatre cellules étaient des embrasures d’onagres ou de fauconneaux. Du point où j’étais, le burgrave pouvait voir à la fois, par la première meurtrière, à sa droite, le revers de la montagne ; par la seconde, en face de lui, le Schwalbennest ; par la troisième, la ville groupée sur la colline ; et par la quatrième, à sa gauche, les deux autres châteaux de la vallée. Cette serre d’aigle qui avait pour ongles quatre machines de guerre était l’intérieur de la tour ronde.

Entre les quatre embrasures, tout était granit cimenté et maçonnerie massive. J’ai dessiné le Schwalbennest vu par la meurtrière.

Au printemps, cette ruine, changée en un prodigieux bouquet de fleurs, doit être charmante.

Du reste, personne ne sait rien sur le burg. Il n’a pas même sa légende et son spectre. Les générations d’hommes qui l’ont habité y sont entrées tour à tour comme dans une caverne sans fond, et l’ombre d’aucun n’en est ressortie.

Comme j’y étais arrivé au coucher du soleil, la nuit est venue pendant que j’y étais encore. Alors cette masure-broussaille s’est remplie peu à peu d’un bruit étrange. Cher Louis, si jamais on vous parle du silence des ruines la nuit, exceptez, je vous prie, le burg sans nom de Neckarsteinach. Je n’ai de ma vie entendu vacarme pareil. Vous savez cet adorable tumulte qui éclate dans une futaie, en avril, au soleil levant ; de chaque feuille jaillit une note, de chaque arbre une mélodie ; la fauvette gazouille, le ramier roucoule, le chardonneret fredonne, le moineau, ce joyeux fifre, siffle gaîment à travers le tutti. Le bois est un orchestre. Toutes ces voix qui ont des ailes chantent à la fois et répandent sur les collines et les prairies la symphonie mystérieuse du grand musicien invisible. Dans le burg sans nom, au crépuscule, c’est la même chose, devenue horrible. Tous les monstres de l’ombre se réveillent et commencent à fourmiller. Le vespertilio bat de l’aile, l’araignée cogne le mur avec son marteau, le crapaud agite sa hideuse crécelle. Je ne sais quelle vie venimeuse et funèbre rampe entre les pierres, entre les herbes, entre les branches. Et puis des grondements sourds, des frappements bizarres, des glapissements, des crépitations sous les feuilles, des soupirs faibles qu’on entend tout près de soi, des gémissements inconnus, les êtres difformes exhalant les bruits lugubres, ce qu’on n’entend jamais hurlé ou murmuré par ce qu’on ne voit jamais. Par moments des cris affreux sortent tout à coup des chambres démantelées et désertes ; ce sont les chats-huants qui se plaignent comme des mourants. Dans d’autres instants on croit entendre marcher dans le taillis à quelques pas de soi ; ce sont des branchages fatigués qui se déplacent d’eux-mêmes. Deux charbons ardents, tombés on ne sait de quelle fournaise, brillent dans l’ombre au milieu des ronces ; c’est une chouette qui vous regarde.

Je me suis hâté de m’en aller, assez mal à mon aise, ne sachant où poser mes mains dans les ténèbres et tâtonnant à travers les pierres du bout de ma canne. Je vous assure que j’ai eu un mouvement de joie lorsqu’au sortir de la sombre et impénétrable voûte de végétation qui ferme et enveloppe la ruine, le ciel bleu, vague, étoilé et splendide m’est apparu comme une immense vasque de lapis-lazuli pailleté d’or, dans un écartement de montagnes.

Il me semblait que je sortais d’une tombe et que je revoyais la vie.

Le soir, après ces expéditions, je regagne la ville. Je rencontre en chemin des groupes d’étudiants de cette grande université de Heidelberg, nobles et graves jeunes hommes dont le visage pense déjà. La route longe le Neckar. La cloche de l’abbaye de Neubourg tinte par intervalles dans le lointain. Les collines jettent leurs grandes ombres sur la rivière ; l’eau étincelle au clair de lune avec le frissonnement du paillon d’argent ; de longues barques sombres passent dans les rapides comme des flèches, ou bien il n’y a ni bateaux, ni passants, ni maisons ; la vallée est muette, la rivière est déserte, et les rochers surgissent pêle-mêle au milieu des courants avec des formes de crocodiles et de grenouilles géantes qui viennent respirer le soir à fleur d’eau.

Puisque je suis en train de soleils couchants, de crépuscules et de clairs de lune, il faut que je vous raconte ma soirée d’avant-hier. Pour moi, vous le savez, ces grands aspects ne sont jamais « la même chose », et je ne me crois pas dispensé de regarder le ciel aujourd’hui parce que je l’ai vu hier. Je continue donc ma causerie.

Comme le jour déclinait, j’étais monté, par une belle châtaigneraie qui domine le château de Heidelberg, sur une haute colline qu’on appelle le petit Geissberg. Il y avait là, au douzième siècle, une forteresse bâtie par Conrad De Hohenstaufen, comte du Saint-Empire, duc des francs et beau-frère de l’empereur Barberousse. Des débris de cetteforteresse incendiée en 1278 en même temps que la ville de Heidelberg, les suédois firent en 1633 un retranchement en pierres sèches ; et, de nos jours, du retranchement de Gustave-Adolphe, un paysan a fait la clôture de son champ de pommes de terre.

La plaine du Rhin, vue du petit Geissberg, est comme l’océan vu de la falaise de bois-rosé. L’horizon est immense. Mannheim, Philipsburg, les hauts clochers de Spire, une foule de villages, des forêts, des plaines sans fin, le Rhin, le Neckar, d’innombrables îles, au fond les Vosges.

A droite, sur le Heiligenberg, croupe boisée qu’on appelait, il y a deux mille ans, le monsPirus, et, il y a mille ans, le mons Abrahae, des ruines qu’on aperçoit racontent la même histoire que les ruines du donjon de Conrad sur le Geissberg. Les romains avaient érigé là un temple à Jupiter et un temple à Mercure ; des débris de ces deux temples, Clovis, après la bataille de Tolbiac, en 495, bâtit un palais que les rois francs habitèrent. Quatre cents ans plus tard, sous Louis Le Germanique, Théodroch, abbé de Lorges, édifia une église avec la démolition du palais de Clovis. En 1622, les impériaux, commandés par le comte de Tilly, s’emparèrent du Heiligenberg, jetèrent bas l’abbaye romane de Théodroch et construisirent avec les décombres des batteries et des épaulements sur la crête de la montagne. Aujourd’hui, avec ces pierres qui ont été un temple à Jupiter, un palais des rois francs, une église catholique, une batterie impériale, les paysans des villages voisins font des cabanes.

Je m’étais assis au haut du Geissberg, à côté d’un chèvrefeuille sauvage encore en fleurs, sur une pierre posée là pendant la guerre de trente ans. Le soleil avait disparu. Je contemplais ce magnifique paysage. Quelques nuées fuyaient vers l’orient. Le couchant posait sur les Vosges violettes ses longues bandelettes peintes des couleurs du spectre solaire. Une étoile brillait au plus clair du ciel.

Il me semblait que tous ces hommes, tous ces fantômes, toutes ces ombres qui avaient passé depuis deux mille ans dans ces montagnes, Attila, Clovis, Conrad, Barberousse, Frédéric Le Victorieux, Gustave-Adolphe, Turenne, Custine, s’y dressaient encore derrière moi et regardaient comme moi ce splendide horizon. J’avais sous mes pieds les Hohenstauffen en ruine, à ma droite les romains en ruine, au-dessous de moi, penchant sur le précipice, les palatins en ruine, au fond, dans la brume, une pauvre église bâtie par les catholiques au quinzième siècle, envahie par les protestants au seizième, aujourd’hui partagée par une cloison entre les protestants et les catholiques, c’est-à-dire, aux yeux de Rome, mi-partie de paradis et d’enfer, profanée, détruite ; autour de cette église, une chétive ville quatre fois incendiée, trois fois bombardée, saccagée, relevée, dévastée et rebâtie ; hier résidence princière, aujourd’hui université et manufacture, école et atelier, cité de bacheliers et d’ouvriers, c’est-à-dire fourmilière d’enfants étudiant les ténèbres et d’hommes travaillant le néant ; devant moi, dans l’espace, j’avais les fleuves toujours de nacre, le ciel toujours de saphir, les nuages toujours de pourpre, les astres toujours de diamant ; à côté de moi les fleurs toujours parfumées, le vent toujours joyeux, les arbres toujours frissonnants et jeunes. En ce moment-là, j’ai senti dans toute leur immensité la petitesse de l’homme et la grandeur de Dieu, et il m’est venu un de ces éblouissements de la nature que doivent avoir, dans leur contemplation profonde, ces aigles qu’on aperçoit le soir immobiles au sommet des Alpes ou de l’Atlas.

Vous savez, Louis ? sur les hauts lieux, dans les moments solennels, il y a une marée montante d’idées qui vous envahit peu à peu et qui submerge presque l’intelligence. Vous dire tout ce qui a passé et repassé dans mon esprit pendant ces deux ou trois heures de rêverie sur le Geissberg, ce serait impossible.

Il y a quatre mille ans, cette vaste campagne, qu’on voit du sommet du Geissberg s’ouvrir comme une mer, était un lac en effet, un immense lac qui battait tout ce grand cirque de montagnes, le mont Tonnerre, le Taunus, le Mélibocus, le mont Pirus et les Vosges. Le Rhin, comme le Niagara, descendait de lac en lac à l’océan. Une ancienne tradition raconte qu’un nécromant, pris par un roi, dessécha ce lac pour obtenir sa liberté. Ce magicien prisonnier, c’était le Rhin captif qui rongea la barrière occidentale du lac afin de pouvoir s’engouffrer plus largement entre la double chaîne de volcans éteints qui commence au Taunus et finit aux Sept-Monts. Depuis lors, le lac s’est changé en plaine, les hommes ont succédé aux flots et les donjons aux écueils.

Je viens de vous dire quelques-uns des grands fantômes historiques qui ont traversé cette plaine depuis vingt siècles. César a été le premier, Bonaparte le dernier.

Il y a des villes sur lesquelles, à de certaines époques presque périodiques, par une sorte de fatalité locale qui est dans l’air ambiant, par la combinaison de leur situation géographique avec leur valeur politique, il se forme des nœuds d’événements comme il se forme des nœuds de nuages sur les hautes montagnes.

Heidelberg est une de ces villes.

Pour ne vous parler que de son château (car il faut bien que je vienne à vous en entretenir, et j’aurais dû commencer par là), que d’aventures n’a-t-il pas eues ! Pendant cinq cents ans il a reçu le contre-coup de tout ce qui a ébranlé l’Europe, et il a fini par en crouler. Cela tient, il est vrai, à ce que le château de Heidelberg, résidence du comte palatin, lequel n’avait au-dessus de lui que les rois, les empereurs et les papes, et, trop grand pour rester courbé sous leurs pieds, ne pouvait relever la tête qu’en les heurtant, cela tient, dis-je, à ce que le château de Heidelberg a toujours eu je ne sais quelle attitude d’opposition aux puissances. Dès 1300, époque de sa fondation, il commence par une Thébaïde ; il a dans le palatin Rodolphe et l’empereur Louis, ces deux frères dénaturés, son Etéocle et son Polynice. Puis l’électeur va grandissant. En 1400, le palatin Rupert II, assisté des trois électeurs du Rhin, dépose l’empereur Wenceslas et prend sa place ; cent vingt ans plus tard, en 1519, le palatin Frédéric II fera du jeune roi Charles Ier d’Espagne l’empereur Charles-Quint. En 1415, le comte Louis Le Barbu se déclare protecteur du concile de Constance, et emprisonne dans son château de Heidelberg un pape, Jean XXIII, qu’il appelle, dans une lettre à l’empereur, votre simoniaque Balthazar Kossa. Un siècle après, Luther se réfugie à Nauenheim, près de ce même Heidelberg, à l’ombre du palatin Frédéric. J’omets ici à dessein, pour vous en parler plus au long dans un instant, Frédéric-le-Victorieux, le grand titan de Heidelberg. En 1619, Frédéric V, un jeune homme, saisit la couronne royale de Bohême malgré l’empereur, et, en 1687, le palatin Philippe-Guillaume, un vieillard, prend le chapeau d’électeur malgré le roi de France. De là, pour Heidelberg, des luttes, des secousses, des commotions sans fin, la guerre de trente ans, qui est la gloire de Gustave-Adolphe, la guerre du Palatinat, qui est la tâche de Turenne. Toutes les choses formidables ont frappé ce château. Trois empereurs, Louis de Bavière, Adolphe de Nassau et Léopold d’Autriche, l’ont assiégé ; Pie II y a lancé l’excommunication ; Louis XIV y a lancé la foudre.

On pourrait même dire que le ciel s’en est mêlé. Le 23 juin 1764, la veille du jour où Charles-Théodore devait venir habiter le château et y fixer sa résidence (ce qui, soit dit en passant, eût été un grand malheur ; car, si Charles-Théodore avait passé là sa trentaine d’années, la sévère ruine que nous admirons aujourd’hui serait, sans aucun doute, incrustée d’un affreux damasquinage Pompadour), la veille de ce jour donc, comme les meubles du prince étaient déjà déposés à la porte, dans l’église du saint-esprit, le feu du ciel tomba sur la tour octogone, incendia la toiture, et acheva de détruire en quelques heures ce château de cinq siècles. Déjà deux cents ans auparavant, en 1537, l’ancien palais bâti par Conrad sur le Geissberg et converti par Frédéric II en magasin à poudre avait été touché par un éclair et avait sauté. Chose remarquable, le même dénoûment a frappé les deux châteaux de Heidelberg, le donjon des Hohenstauffen et le manoir des palatins. Ils ont fini l’un et l’autre, comme le songe de la tragédie, par un coup de tonnerre.

Cette jalousie sourde et voilée, dont je vous parlais tout à l’heure, de l’électeur contre l’empereur, du comte souverain contre le César, se traduit et éclate visiblement jusque sur les façades du château. Sur le palais d’Othon-Henri, l’artiste, plein de l’esprit du prince, a mis des médaillons d’empereurs romains. Parmi ces césars il a étalé Néron et glissé Brutus. Il a subordonné la composition de ses trois étages à quatre statues posées fièrement au rez-de-chaussée. Ces quatre statues sont des symboles ; ce sont des demi-dieux et des demi-rois. C’est Josué, c’est Samson, c’est Hercule, c’est David. Dans David, il n’a pas choisi le roi, mais le berger. Chaque statue a au-dessous d’elle son inscription qui achève d’expliquer la pensée hautaine du palatin. Sous les pieds de Josué, on lit :

LE DUC JOSUE (HERZOG JOSHUA) PAR L’AIDE DE DIEU A FAIT PERIR TRENTE ET UN ROIS.

Samson, dans sa légende, devient presque un électeur palatin :

SAMSON LE FORT ETAIT LE LIEUTENANT DE DIEU ET GOUVERNA ISRAEL DURANT VINGT ANS.

Hercule, c’est Frédéric II, qui dit, après avoir sauvé deux fois l’Allemagne et battu les turcs à la tête de l’armée de la confédération germanique :

JE SUIS HERCULE FILS DE JUPITER CONNU PAR MES NOBLES TRAVAUX BIEN CONNU.

David enfin, le berger David, qui tient sa fronde d’une main et la tête du géant de l’autre, c’est l’usurpateur légitimé par la gloire, Frédéric-le-Victorieux, qui semble dire à l’empereur Adolphe :

DAVID ETAIT UN JEUNE GARÇON COURAGEUX ET PRUDENT, A L’INSOLENT GOLIATH IL A TRANCHE LA TETE.

Goliath n’avait qu’à se tenir pour averti.

C’était, en effet, un grand et formidable prince que l’électeur palatin. Il tenait parmi les électeurs-ducs le même rang que l’archevêque de Mayence parmi les électeurs-évêques. Il portait le globe du Saint-Empire dans les solennités germaniques. Depuis Charles-Quint, il le joignait à ses armes.

Les comtes palatins étaient volontiers lettrés, ce qui est l’ornement et la coquetterie des vrais princes. Au quatorzième siècle, Rupert-l’Ancien fondait l’université de Heidelberg ; au dix-septième, le palatin Charles était docteur de l’université d’Oxford. Othon-le-Magnanime dessinait et sculptait. Il est vrai que Othon-Henri appartient à cet admirable seizième siècle, qui confondait dans une vie commune le prince et l’artiste sur ses sommets éblouissants. Charles-Quint ramassait le pinceau de Titien. François Ier, comme plus tard Charles IX, faisait des vers, peignait et dessinait. Molte volte, dit Paul Lamozzo, sidilettava di prendere lo stilo in mano eesercitarsi nel disegnare e dipingere.

C’était aussi un prince lettré, grâce à son vieux maître Mathias Kemnat, que ce Frédéric-le- Victorieux, qui fut, pour ainsi dire, au quinzième siècle, le jumeau de Charles-le-Téméraire, et dont le vaillant duc de Bourgogne préféra l’amitié au titre de roi. L’histoire n’a pas de figure plus fière. Il débute par l’usurpation, car son pays avait besoin d’un homme, et non d’un enfant. Il défend le Palatinat contre l’empereur et l’archevêque de Mayence contre le pape ; il se fait excommunier trois fois ; il bat la ligue des treize princes ; il prête main-forte à la hanse rhénane ; il tient tête à toute l’Allemagne ; il gagne les batailles de Pfeddersheim et de Seckenheim ; il donne au margrave Charles De Bade, à l’évêque Georges De Metz, au comte Ulrich De Wurtemberg, et aux cent vingt-trois chevaliers ses prisonniers le fameux repassans pain ; il déclare la guerre aux burgraves-bandits et en purge le Neckar, comme Barberousse et Rodolphe de Habsbourg en avaient purgé le Rhin ; enfin, après avoir vécu dans un camp, il meurt dans un cloître. Vie qui sera plus tard celle du grand Frédéric, mort qui sera plus tard celle de Charles-Quint.

Héros à double profil dans lequel la providence ébauchait d’avance ces deux grands hommes.

Vu à vol d’oiseau, le château de Heidelberg présente à peu près la forme d’un F, comme si le hasard avait voulu faire du magnifique manoir la gigantesque initiale de ce victorieux Frédéric, son plus illustre habitant.

Le grand jambage de l’F est parallèle au Neckar et regarde la ville, que le château domine à mi-côte. Le grand bras, qui part à angle droit de l’extrémité supérieure du jambage, s’étend au-dessus d’un vallon qui le sépare des montagnes de l’est. Le petit bras du milieu, raccourci encore par les ruines qui le terminent, fermait le château à l’ouest du côté des plaines du Rhin, et tournait vers le mont Geissberg les tours qu’il semble tenir encore dans son poignet brisé.

Il y a de tout dans le manoir de Heidelberg. C’est un de ces édifices où s’accumulent et se mêlent les beautés éparses ailleurs. Il y a des tours entaillées comme à Pierrefonds, des façades-bijoux comme à Anet, des moitiés de douves tombées d’un seul morceau dans le fossé comme au Rheinfels, de larges bassins tristes, croulants et moussus comme à la villa Pamfili, des cheminées de rois pleines de ronces comme à Meung-Sur-Loire, de la grandeur comme à Tancarville, de la grâce comme à Chambord, de la terreur comme à Chillon.

Les traces des assauts et de la guerre sont là partout. Vous ne pouvez vous figurer avec quelle furie les français en particulier ont ravagé ce château de 1689 à 1693. Ils y sont revenus à trois ou quatre reprises. Ils ont fait jouer la mine sous les terrasses et dans les entrailles des maîtresses tours ; ils ont mis le feu aux toitures ; ils ont fait éclater des bombes à travers les Dianes et les Vénus des plus délicates façades. J’ai vu des traces de boulets dans les chambranles de ces ravissantes fenêtres du rez-de-chaussée de la salle des chevaliers par où sautait la palatine, afin de tâcher de devenir homme. Cette même palatine, si spirituelle, si méchante et si désespérée d’être fille, a été plus tard la cause de la guerre. Chose bizarre, il y a des villes qui ont été perdues par des femmes qui étaient des merveilles de beauté ; ce miracle de laideur a perdu Heidelberg.

Pourtant, quelle que soit la dévastation, lorsqu’on monte au château par les rampes, les voûtes et les terrasses qui y conduisent, on regrette que le grand côté tourné vers la ville, bien qu’admirablement composé, à son extrémité ouest, d’une tour éventrée qui a été la grosse tour ; à son extrémité orientale, d’une belle tour octogone qui a été la tour de la cloche ; et à son centre, d’un hôtel à deux pignons, dans le style de 1600, qui a été le palais de Frédéric IV ; on regrette, dis-je, que tout ce grand côté ait quelque monotonie. J’avoue que j’y désirerais une ou deux brèches. Si j’avais eu l’honneur d’accompagner m le maréchal de Lorges dans sa sauvage exécution de 1693, je lui aurais conseillé quelques volées de canon qui eussent donné plus de mouvement à la ligne de la grande façade. Quand on fait une ruine, il faut la bien faire.

Vous vous rappelez cet admirable château de Blois, si stupidement utilisé en caserne, dont la cour intérieure a quatre façades qui racontent chacune l’histoire d’une grande architecture. Eh bien, lorsqu’on entre dans la cour intérieure des palatins, l’impression n’est pas moins profonde ni moins compliquée. On est ébloui. On est tenté de fermer les yeux comme on est tenté de se boucher les oreilles devant les noces de Paul Véronèse. Il semble qu’il y a dans cette cour un immense rayonnement qui vient de tous les côtés à la fois. Tout vous sollicite et vous réclame. Si l’on est tourné vers le palais de Frédéric IV, on a devant soi les deux hauts frontons triangulaires de cette façade touffue et sombre, à entablements largement projetés, où se dressent, entre quatre rangs de fenêtres, taillés du ciseau le plus fier, neuf palatins, deux rois et cinq empereurs [2]. À sa droite, on a l’exquise devanture italienne d’Othon-Henri avec ses divinités, ses chimères et ses nymphes qui vivent et qui respirent, veloutées par de molles ombres poudreuses, avec ses césars romains, ses demi-dieux grecs, ses héros hébreux, et son porche qui est de l’Arioste sculpté. À sa gauche, on entrevoit le frontispice gothique du palais de Louis Le Barbu, furieusement troué et crevassé comme par les coups de cornes d’un taureau gigantesque. Derrière soi, sous les ogives d’un porche où s’abrite un puits à demi comblé, on a les quatre colonnes de granit gris données par le pape au grand empereur d’Aix-La-Chapelle, qui vinrent au huitième siècle de Ravenne aux bords du Rhin, et au quinzième des bords du Rhin aux bords du Neckar, et qui, après avoir vu tomber le palais de Charlemagne à Ingelheim, regardent crouler le château des palatins à Heidelberg.

Tout le pavé de la cour est obstrué de perrons en ruine, de fontaines taries, de vasques ébréchées. Partout la pierre se fend et l’ortie se fait jour.

Les deux façades de la renaissance qui donnent tant de splendeur à cette cour sont en grès rouge, et les statues qui les couvrent sont en grès blanc, admirable combinaison qui prouve que ces grands sculpteurs étaient aussi de grands coloristes. Avec le temps, le grès rouge s’est rouillé et le grès blanc s’est doré. De ces deux façades, l’une, celle de Frédéric IV, est toute sévère ; l’autre, celle d’Othon-Henri, est toute charmante. La première est historique, la seconde est fabuleuse. Charlemagne domine l’une, Jupiter domine l’autre.

Plus on contemple ces deux palais juxtaposés, plus on pénètre dans leurs merveilleux détails, plus la tristesse vous gagne. Étrange destinée des chefs-d’œuvre de marbre et de pierre ! Un stupide passant les défigure, un absurde boulet les anéantit, et ce ne sont pas les artistes, ce sont les rois qui y attachent leurs noms. Personne ne sait aujourd’hui comment s’appelaient les divins hommes qui ont bâti et sculpté la muraille de Heidelberg. Il y a là de la renommée pour dix grands artistes qui flotte au-dessus de cette illustre ruine sans pouvoir se fixer sur des noms. Un Boccador inconnu a inventé le palais de Frédéric IV ; un Primatice ignoré a composé la façade d’Othon-Henri ; un César Césariano perdu dans l’ombre a dessiné les pures ogives à triangle équilatéral du manoir de Louis V. Voici des arabesques de Raphaël, voici des figurines de Benvenuto. Les ténèbres couvrent tout cela. Bientôt ces poèmes de marbre mourront, les poètes sont déjà morts. Ne le pensez-vous pas, Louis ? Le plus amer des dénis de justice, c’est le déni de gloire, c’est l’oubli.

Pour qui ont-ils donc travaillé, ces admirables hommes ? Hélas ! Pour le vent qui souffle, pour l’herbe qui pousse, pour le lierre qui vient comparer ses feuillages aux leurs, pour l’hirondelle qui passe, pour la pluie qui tombe, pour la nuit qui descend.

Une chose singulière, c’est que les trois ou quatre bombardements qui ont labouré ces deux façades ne les ont pas ravagées toutes les deux de la même manière. Sur le frontispice d’Othon-Henri, ils n’ont guère brisé que des corniches ou des architraves. Les olympiens immortels qui l’habitent n’ont pas souffert. Ni Hercule, ni Minerve, ni Hébé, n’ont été touchés. Les boulets et les pots-à-feu se sont croisés, sans les atteindre, autour de ces statues invulnérables. Tout au contraire, les seize chevaliers couronnés qui ont des têtes de lions pour genouillères et qui font si vaillante contenance sur le palais de Frédéric IV, ont été traités par les bombes en gens de guerre. Presque tous ont été blessés. Othon, l’empereur, a été balafré au visage ; Othon, le roi de Hongrie, a eu la jambe gauche fracassée ; Othon-Henri, le palatin, a eu la main emportée. Une balle a défiguré Frédéric-le-Pieux. Un éclat de bombe a coupé en deux Frédéric II, et a cassé les reins à Jean-Casimir. Dans ces assauts, celui qui commence en haut, près du ciel, cette royale série de statues, Charlemagne, a perdu son globe, et celui qui la termine en bas, Frédéric V, a perdu son sceptre.

Du reste, rien de plus superbe que cette légion de princes, tous mutilés, et tous debout. La colère de Léopold Ier et de Louis XIV, le tonnerre, cette colère du ciel, la révolution française, cette colère des peuples, ont eu beau les assaillir ; tous sont là encore, défendant leur façade, le poing sur la hanche, la jambe tendue, le talon solide, la tête haute. Le lion de Bavière fait sous leurs pieds sa fière grimace de lion. Au second étage, au-dessous d’un rameau vert qui a percé l’architrave et qui joue gracieusement avec les plumes de pierre de son casque, Frédéric Le Victorieux tire à demi son épée. Le sculpteur a mis dans ce visage je ne sais quel air d’Ajax offrant le combat à Jupiter, ou de Nemrod lançant sa flèche à Jéhovah.

Ce dut être un merveilleux spectacle que ces deux palais d’Othon-Henri et de Frédéric Iv vus à la lueur du bombardement dans la fatale nuit du 21 mai 1693. M. de Lorges avait posé une batterie dans la plaine, devant le village de Neuenheim, une autre sur le Heiligenberg, une troisième sur le chemin de Wolfsbrunn, une quatrième sur le petit Geissberg. De ces quatre points opposés, les mortiers, entourant Heidelberg comme un cercle d’affreuses hydres, plongeaient sans relâche et de tous les côtés à la fois leurs longs cous de flamme dans la cour du château ; les obus fouillaient le pavé de leurs crânes de fer ; les boulets ramés et les boulets rouges passaient parmi des traînées de feu, et à cette clarté se dessinaient sur la façade de Frédéric IV, dans leur posture de combat, les colosses des palatins et des empereurs, cuirassés comme des scarabées, l’épée à la main, tumultueux et terribles ; tandis qu’à côté d’eux, sur l’autre façade, nus, sereins et tranquilles, vaguement éclairés par le reflet des grenades, les dieux rayonnants et les déesses rougissantes souriaient sous cette pluie de bombes.

Parmi ces figures royales, qui semblent être plutôt des âmes pétrifiées que des statues, deux seulement m’ont paru avoir perdu quelque chose de leur fierté ; c’est Louis V et Frédéric V. Il est vrai qu’il ne font pas partie de l’éclatante constellation de princes semée sur le palais de Frédéric IV. Ils sont adossés dans l’ombre à cette ruine qui a été la grosse tour. Frédéric V est profondément accablé ; il semble qu’il songe à la faute qui a fait sa destinée. La couronne de Bohême, retirée par les bohémiens du front de Ferdinand D’Autriche, avait été proposée par eux à l’électeur de Saxe, qui la refusa ; puis à Charles-Emmanuel, duc de Savoie, qui la refusa ; puis à Christiern IV, roi de Danemarck, qui la refusa ; ils l’offrirent enfin au palatin Frédéric V, qui, conseillé par sa femme, prit cette couronne des deux mains. Il se fit couronner à Prague en 1619 ; puis la guerre éclata, et il alla mourir, errant et banni par les événements qu’il avait faits, loin de son pays. Sa femme était Elisabeth d’Angleterre, petite-fille de Marie Stuart.

Elle avait apporté en dot à son mari la fatalité de sa famille. Ce n’était pas Elisabeth qui épousait un trône, c’était Frédéric V qui épousait l’exil.

Frédéric V, dans la niche obscure où une broussaille le cache presque entièrement, a encore sur la tête cette couronne de Bohême d’où la guerre de trente ans est sortie ; mais il n’a plus les deux mains qui l’avaient saisie. Chose étrange, une bombe suédoise les lui a coupées.

Louis V, qui l’avoisine, n’est pas moins sombre. On dirait qu’il sait qu’il n’y a plus de gardes dans la place d’armes, que la tourjamais vide est vide, qu’il n’y a plus de prêtres dans la chapelle, qu’il n’y a plus de lions dans la tour du géant, qu’il n’y a plus d’électeurs en Allemagne, qu’il n’y a plus de palatins à Heidelberg, et que sa Grosse-Tour, qu’il avait faite, après le donjon de Bourges, la plus haute tour de l’Europe, pend écroulée derrière lui. Il regarde tristement le lierre qui avance peu à peu sur son visage.

Cette grosse tour avait un pendant à l’autre extrémité de ce palais-forteresse. C’était latour de Frédéric-le-Victorieux.

Vers 1455, Frédéric Ier, voulant rendre son château inexpugnable, fit élever une forte tour au-dessus du petit vallon qui le sépare des montagnes au levant. Cette tour était haute de quatre-vingts pieds, bâtie en granit et fermée de portes de fer. Le côté de sa muraille qui regardait l’ennemi avait vingt pieds de large. Frédéric fit placer dans l’intérieur trois formidables batteries superposées, et scella dans les voûtes, pour la manœuvre des engins, d’énormes anneaux de fer qui y pendent encore. En 1610, son arrière-petit-neveu Frédéric IV exhaussa encore cette immense tour d’un grand étage octogone. ― Quand cette prodigieuse construction fut terminée et complète, le pouce du roi de France irrité se posa dessus et la fit éclater comme une noix.

Aujourd’hui la tour de Frédéric Le Victorieuxs’appelle la tour fendue.

Une moitié de ce colossal cylindre de maçonnerie gît dans le fossé. D’autres blocs lézardés se détachent du sommet et auraient croulé depuis longtemps, mais des arbres monstrueux les ont saisis dans leurs griffes puissantes et les retiennent suspendus au-dessus de l’abîme.

A quelques pas de cette ruine effrayante, le hasard a jeté une ruine ravissante ; c’est l’intérieur de ce palais d’Othon-Henri dont jusqu’ici, cher Louis, je ne vous ai montré que la façade. Il y a là, debout, ouvertes, livrées au premier venu, sous le soleil et sous la pluie, sous la neige et sous le vent, sans voûte, sans lambris, sans toit, percées comme au hasard dans des murs démantelés, douze portes de la renaissance, douze joyaux d’orfévrerie, douze chefs-d’œuvre, douze idylles de pierre, auxquelles se mêle, comme sortie des mêmes racines, une admirable et charmante forêt de fleurs sauvages dignes des palatins,consule dignae. Je ne saurais vous dire ce qu’il y a d’inexprimable dans ce mélange de l’art et de la réalité ; c’est à la fois une lutte et une harmonie. La nature, qui rivalise avec Beethoven, rivalise aussi avec Jean Goujon. Les arabesques font des broussailles, les broussailles font des arabesques. On ne sait laquelle choisir et laquelle admirer le plus, de la feuille vivante ou de la feuille sculptée.

Quant à moi, cette ruine m’a paru pleine d’un ordre divin. Il me semble que ce palais, bâti par les fées de la renaissance, est maintenant dans son état naturel. Toutes ces merveilleuses fantaisies de l’art libre et farouche devaient être mal à l’aise dans ces salles quand on y signait la paix ou la guerre, quand de sombres princes y rêvaient, quand on y mariait des reines, quand on y ébauchait des empereurs d’Allemagne. Est-ce que ces Vertumnes, ces Pomones et ces Ganymèdes pouvaient comprendre quelque chose aux idées qu’ils voyaient sortir de la tête de Frédéric Iv ou V, par la grâce de Dieu, comte palatin du Rhin, vicaire du Saint-Empire romain, électeur, duc de haute et Basse-Bavière ? Un grand seigneur couchait dans cette chambre avec une fille de roi sous un baldaquin ducal ; maintenant il n’y a plus ni seigneur, ni fille de roi, ni baldaquin, ni plafond dans cette chambre ; le liseron l’habite et la menthe sauvage la parfume. C’est bien. C’est mieux. Ces adorables sculptures ont été faites pour être baisées par les fleurs et regardées par les étoiles.

La nature, juste et sainte, fait fête à cette œuvre dont les hommes ont oublié l’ouvrier.

Outre une quantité innombrable de bassins, de grottes et de fontaines, de pavillons et d’arcs de triomphe, outre la chapelle consacrée à saint Udalrich, et érigée par Jules III en première chapelle de l’Allemagne ;

Outre la grande Place d’armes,

Les deux arsenaux,

Le Jeu de balle de l’électeur Charles,

La Ménagerie des lions,

La Volière,

La Maison des oiseaux,

La Maison du plumage,

La Grande-Chancellerie,

L’hôtel des Monnaies, flanqué de quatre tourelles,

Le château de Heidelberg contenait et soudait, dans sa magnifique unité, huit palais de huit princes et de huit époques différentes :

Un du quatorzième siècle, le palais du pfalzgraf Rodolphe Ier ;

Un du quinzième siècle, le palais de l’empereur Rupert ;

Trois du seizième, le palais de Louis V, le palais de Frédéric II, et le palais d’Othon-Henri ;

Trois du dix-septième, le palais de Frédéric IV, le palais de Frédéric V et le palais d’Elisabeth.

Sa ruine se compose aujourd’hui de toutes ces ruines.

Sans compter les tourelles, les gloriettes et les lanternes-escaliers du dedans, il y avait neuf tours extérieures :

La tour Charles ;

La Rondelle ;

La Grosse-Tour ;

La tour de Frédéric-le-Victorieux ;

La tour Jamais-Vide ;

La tour de Communication ;

La tour du Géant ;

La Tour Octogone ;

Et cette tour de la librairie qui a renfermé labibliothèque palatine du Vatican, et dont en 1622 les manuscrits grecs et les missels byzantins servirent de litière, faute de paille, aux chevaux de l’armée impériale.

Cinq de ces tours subsistent encore :

La tour de la Librairie ;

La tour Octogone ;

La Grosse-Tour ;

La Tour-Fendue ;

Et la tour du Géant, la seule qui soit carrée.

Bizarre destinée ! Ce prodigieux palais, qui a été le théâtre des fêtes et des guerres, qui a été la demeure des comtes du Rhin et des ducs de Bavière, des rois de Bohême et des empereurs d’Allemagne, n’est plus aujourd’hui que l’enveloppe compliquée d’un tonneau.

Le souterrain de Tournus est une église, le souterrain de Saint-Denis est un sépulcre, le souterrain de Heidelberg est une cave.

Quand on a traversé ces décombres grandioses, cet écroulement épique, ces salles d’armes démolies, ces palais pleins de mousses, de ronces, d’ombre et d’oubli, ces tours qui ont chancelé comme des hommes ivres et qui sont tombées comme des hommes morts, ces vastes cours où, il y a deux cents ans à peine, le lansquenet se tenait debout sur le perron, la pique haute, tout ce grand édifice et toute cette grande histoire, un homme vient à vous avec une lanterne, vous ouvre une porte basse, vous montre un escalier sombre, et vous fait signe de descendre. On descend, la voûte est obscure, la crypte est recueillie. Les soupiraux jettent un demi-jour religieux, on s’attend aux tombeaux des palatins, on trouve une grosse tonne, une fantaisie pantagruélique, un trône pour un ramponneau colossal. Quand on aperçoit cette chose étrange, on croit entendre dans les ténèbres de cette ruine l’immense éclat de rire de Gargantua.

Le Gros Tonneau dans le manoir de Heidelberg, c’est Rabelais logé chez Homère.

Le Gros Tonneau, couché sur le ventre dans la vaste cave qui l’abrite, présente l’aspect d’un navire sous la cale. Il a vingt-quatre pieds de diamètre et trente-trois pieds de long. Il porte à sa face antérieure un écusson rocaille où est sculpté le chiffre de l’électeur Charles-Théodore. Deux escaliers à deux étages serpentent alentour et montent jusqu’à une plate-forme posée sur son dos. Il contient deux cent trente-six foudres, chaque foudre contient douze cents doubles bouteilles ; d’où il suit qu’il y a dans la grosse tonne de Heidelberg cinq cent soixante-six mille quatrecents bouteilles ordinaires. On la remplissait par un trou percé dans la voûte au-dessus de la bonde, et on la vidait avec une pompe qui est encore là suspendue au mur. Cette futaille monstre a été pleine trois fois de vin du Rhin. La première fois qu’elle fut remplie, l’électeur dansa avec sa cour sur la plate-forme qui la surmonte. Depuis 1770 elle est vide.

Le vin s’y améliorait.

Au reste, cette tonne n’est pas l’ancien Gros Tonneau de Heidelberg, couvert de si curieuses sculptures et construit en 1595, par l’électeur Jean-Casimir, pour solenniser je ne sais quelle réconciliation de luthériens et de calvinistes. Charles-Théodore l’a fait démolir vers 1750 pour bâtir celui-ci, qui est plus grand, mais moins orné.

Outre le gros tonneau, les caveaux du château palatin, dont les profondeurs s’ouvrent de toutes parts comme des antres, renfermaient ce qu’on appelait les petits tonneaux. Ces petits tonneaux n’avaient guère que la hauteur d’un premier étage. Il y en avait dix ou douze. Il n’en reste plus qu’un, qu’on m’a montré dans sa cellule à quelques pas de la grande tonne. Il ne contenait que le cinquième du gros tonneau. C’est un fort bel assemblage de douves en bois de chêne, fabriqué au temps de Louis XIII, orné par les électeurs palatins de l’écusson de Bavière et de trois têtes de lion sur chacune de ses faces, et, par les soldats français, de quelques coups de hache. C’était en 1799. Le tonneau était plein de vin du Rhin, nos soldats voulurent l’enfoncer. Le tonneau tint bon. Ils avaient brisé les murailles de la citadelle, ils ne purent faire brèche au tonneau.

Ce petit tonneau est vide depuis 1800.

En se promenant dans l’ombre que jette la grosse tonne, on aperçoit tout à coup, derrière des madriers qui l’étançonnent, une singulière statue de bois, sur laquelle un soupirail jette un rayon blafard. C’est une espèce de petit vieillard jovial, grotesquement accoutré, à côté duquel une grossière horloge pend accrochée à un clou. Une ficelle sort de dessous cette horloge, vous la tirez, l’horloge s’ouvre brusquement, et laisse échapper une queue de renard qui vient vous frapper le visage. Ce petit vieillard, c’est un bouffon de cour ; cette horloge, c’est sa bouffonnerie.

Voilà la seule chose qui palpite et remue encore dans le château de Heidelberg, la farce d’un bouffon de roi. Là-haut, dans les décombres, Charlemagne n’a plus de sceptre, Frédéric Le Victorieux n’a plus de tour, le roi de Bohême n’a plus de bras, Frédéric II n’a plus de tête, le royal globe de Frédéric V a été brisé dans sa main par un boulet, cet autre globe royal ; tout est tombé, tout a fini, tout s’est éteint, hormis ce bouffon. Il est encore là, lui, il est debout, il respire, il dit : ― Me voici ! Il a son habit bleu, son gilet extravagant, sa perruque de fou mi-partie verte et rouge ; il vous regarde, il vous arrête, il vous tire par la manche, il vous fait sa grosse pasquinade stupide, et il vous rit au nez. À mon sens, ce qu’il y a de plus lugubre et de plus amer dans cette ruine de Heidelberg, ce ne sont pas tous ces princes et tous ces rois morts, c’est ce bouffon vivant.

C’était le fou du palatin Charles-Philippe. Il s’appelait PERKEO. Il était haut de trois pieds six pouces, comme sa statue, au-dessous de laquelle son nom est gravé. Il buvait quinze doubles bouteilles de vin du Rhin par jour. C’était là son talent. Il faisait beaucoup rire, vers 1710, l’électeur palatin de Bavière et l’empereur d’Allemagne, ces ombres qui passaient alors.

Un jour que plusieurs princes étrangers étaient chez le palatin, on mesura Perkeo à l’un de ces grands grenadiers de Frédéric Ier, roi de Prusse, lesquels, bottés à talons hauts et coiffés de leurs immenses bonnets à poil, étaient obligés de descendre les escaliers des palais à reculons. Le fou dépassait à peine la botte du grenadier. cela fit très-fort rire, dit un narrateur du temps. Pauvres princes d’une époque décrépite, occupés de nains et de géants, et oubliant les hommes !

Quand Perkeo n’avait pas bu ses quinze bouteilles, on le fouettait.

Au fond, dans la gaîté grimaçante de ce misérable, il y avait nécessairement du sarcasme et du dédain. Les princes, dans leur tourbillon, ne s’en apercevaient pas. Le rayonnement splendide de la cour palatine couvrait les lueurs de haine qui éclairaient par instants ce visage ; mais aujourd’hui, dans l’ombre des ruines, elles reparaissent ; elles font lire distinctement la pensée secrète du bouffon. La mort, qui a passé sur ce rire, en a ôté la facétie et n’y a laissé que l’ironie.

Il semble que la statue de Perkeo raille celle de Charlemagne.

Il ne faut pas retourner voir Perkeo. La première fois il attriste, la seconde fois il effraie. Rien de plus sinistre que le rire immobile. Dans ce palais désert, près de ce tonneau vide, on songe à ce pauvre fou battu par ses maîtres quand il n’était pas ivre, et ce masque hideusement joyeux fait peur. Ce n’est même plus le rire d’un bouffon qui se moque, c’est le ricanement d’un démon qui se venge. Dans cette ruine pleine de fantômes, Perkeo aussi est un spectre.

Pardon, cher Louis, si je profite de la transition ; mais, à propos de fantômes, je puis bien vous parler de revenants. Il y en a, dit-on, et beaucoup, dans le manoir de Heidelberg. Ils s’y promènent dans les nuits de pleine lune et dans les nuits d’orage. Tantôt c’est Jutha, la femme d’Anthyse, duc des francs, qui s’assied, pâle et couronnée, sous les petites ogives de la gloriette de Louis Le Barbu. Tantôt ce sont les deux francs-juges, deux chevaliers noirs qu’on voit marcher à côté de la statue de Jupiter sur la frise inaccessible du palais d’Othon-Henri. Tantôt ce sont les musiciens bossus, démons familiers qui sifflent des airs sataniques dans les combles de la chapelle. Tantôt c’est la dame blanche qui passe sous les voûtes, et dont on entend la voix. C’est cette dame blanche qui apparut, dit-on, en 1655 dans le rittersaal d’Othon-Henri au comte Frédéric De Deux-Ponts et lui prédit la chute du Palatinat. Du temps des palatins, elle se montrait chaque fois qu’un des souverains du pays devait mourir. Elle ne revient pas pour les grands-ducs de Bade. Il paraît qu’elle ne reconnaît point le traité de Lunéville.

Voilà, cher Louis, les diables que les touristes cherchent dans ce vieux palais. Quant à moi, je dois en convenir, je n’y ai vu d’autres diables, et même d’autres touristes, qu’un jour, vers midi, deux de ces immenses ramoneurs de la Forêt-Noire, lesquels étaient venus visiter en artistes et en connaisseurs la phénoménale cheminée des palatins, et s’extasiaient dessous, et qui, tout noirs, avec leurs dents blanches, agitant de leurs deux bras ce vaste manteau qu’ils portent en châle, avaient l’air de deux grandes chauves-souris de l’odéon mettant en scène Robin des Bois dans les ruines de Heidelberg.

Aucun genre de dévastation n’a manqué à ce château. Jusqu’ici je vous ai parlé de M. de Tilly, du comte de Birkenfeld, du maréchal de Lorges, de l’empereur d’Allemagne et du roi de France, des grands démolisseurs. Je ne vous ai rien dit des petits. Quand on regarde la trace des lions on n’aperçoit pas celle des rats. Heidelberg a eu pourtant ses rats. Les ravageurs infimes, les architectes officiels, se sont rués sur ce monument comme s’il était en France, comme s’il était à Paris. Des invalides qu’on y avait logés ont mutilé le vieil édifice avec une haine de ruine à ruine. Ils ont complètement démoli deux frontons sur quatre dans la chambre à coucher d’Othon-Henri. Des anglais ont brisé à coups de marteau pour les emporter les cariatides-pilastres de la salle à manger. Un architecte, chargé de construire un conduit d’eau de Heidelberg à Mannheim, a jeté bas les voûtes de la salle des chevaliers, afin de faire avec les briques du ciment pour ses aqueducs. Vous vous souvenez que notre grille de la place royale, monument rare et complet de la serrurerie du dix-septième siècle, cette bonne vieille grille dont parle Mme De Sévigné, qui avait vu passer les oiseaux des tournelles, qu’avaient coudoyée Corneille allant chez Marion De Lorme et Molière allant chez Ninon De Lenclos, a été vendue cette année, devant ma porte, cinq sous la livre. Eh bien, cher Louis, les niais quelconques qui ont fait cette bêtise ne l’ont pas même inventée. Les niais créateurs de la chose étaient de Heidelberg ; eux ne sont que les niais plagiaires. Il y avait autour du perron d’Othon-Henri une admirable rampe de fer de la renaissance. Les architectes de la ville l’ont fait vendre au poidset à moins de six liards la livre. Je cite le texte même du marché. Qu’en dites-vous ? Ces six liards-là valent bien nos cinq sous.

Vous m’avez oublié sans doute sur la colline du petit Geissberg, où j’étais quand je me suis mis à vous parler du château de Heidelberg ; et je m’y suis oublié moi-même, tant j’y avais été saisi d’une rêverie profonde. La nuit était venue, des nuées s’étaient répandues sur le ciel, la lune était montée presque au zénith, que j’étais encore assis sur la même pierre, regardant les ténèbres que j’avais autour de moi et les ombres que j’avais en moi. Tout à coup le clocher de la ville a sonné l’heure sous mes pieds, c’était minuit ; je me suis levé et je suis redescendu. Le chemin qui mène à Heidelberg passe devant les ruines. Au moment où j’y arrivais, la lune, voilée par des nuages diffus et entourée d’un immense halo, jetait une clarté lugubre sur ce magnifique amas d’écroulements. Au delà du fossé, à trente pas de moi, au milieu d’une vaste broussaille, la tour fendue, dont je voyais l’intérieur, m’apparaissait comme une énorme tête de mort. Je distinguais les fosses nasales, la voûte du palais, la double arcade sourcilière, le creux profond et terrible des yeux éteints. Le gros pilier central avec son chapiteau était la racine du nez. Des cloisons déchirées faisaient les cartilages. En bas, sur la pente du ravin, les saillies du pan de mur tombé figuraient affreusement la mâchoire. Je n’ai de ma vie rien vu de plus mélancolique que cette grande tête de mort posée sur ce grand néant qui s’appelle le Château des Palatins.

La ruine, toujours ouverte, est déserte à cette heure. L’idée m’a pris d’y entrer. Les deux géants de pierre qui gardent la tour carrée m’ont laissé passer. J’ai franchi le porche noir sous lequel pend encore la vieille herse de fer, et j’ai pénétré dans la cour. La lune avait presque disparu sous les nuées. Il ne venait du ciel qu’une clarté blême.

Louis, rien n’est plus grand que ce qui est tombé. Cette ruine, éclairée de cette façon, vue à cette heure, avait une tristesse, une douceur et une majesté inexprimables. Je croyais sentir dans le frissonnement à peine distinct des arbres et des ronces je ne sais quoi de grave et de respectueux. Je n’entendais aucun pas, aucune voix, aucun souffle. Il n’y avait dans la cour ni ombres ni lumières ; une sorte de demi-jour rêveur modelait tout, éclairait tout et voilait tout. L’enchevêtrement des brèches et des crevasses laissait arriver jusqu’aux recoins les plus obscurs de faibles rayons de lune ; et dans des profondeurs noires, sous des voûtes et des corridors inaccessibles, je voyais des blancheurs se mouvoir lentement.

C’était l’heure où les façades des vieux édifices abandonnés ne sont plus des façades, mais des visages. Je m’avançais sur le pavé inégal et montueux sans oser faire de bruit, et j’éprouvais entre les quatre murs de cette enceinte cette gêne étrange, ce sentiment indéfinissable que les anciens appelaient l’horreur des bois sacrés. Il y a une sorte de terreur insurmontable dans le sinistre mêlé au superbe.

Cependant j’ai gravi les marches vertes et humides du vieux perron sans rampe, et je suis entré dans le vieux palais sans toit d’Othon-Henri. Vous allez rire peut-être ; mais je vous assure que marcher la nuit dans des chambres qui ont été habitées par des hommes, dont les portes sont décorées, dont les compartiments ont encore leur signification distincte ; se dire : ― Voici la salle à manger, voici la chambre à coucher, voici l’alcôve, voici la cheminée, et sentir de l’herbe sous ses pieds, et voir le ciel au-dessus de sa tête, c’est effrayant. Une chambre qui a encore la figure d’une chambre, et dont le plafond a été enlevé par une main invisible comme le couvercle d’une boîte, devient une chose lugubre et sans nom. Ce n’est plus une maison, ce n’est pas une tombe. Dans un tombeau on sent l’âme de l’homme ; dans ceci on sent son ombre.

Au moment où j’allais passer du vestibule dans la salle des chevaliers, je me suis arrêté. Il y avait là un bruit singulier, d’autant plus distinct, qu’un silence sépulcral remplissait le reste de la ruine. C’était une sorte de râlement, faible, strident, continu, mêlé par instants d’un petit martellement sec et rapide, qui tantôt paraissait venir du fond des ténèbres, d’un point éloigné du taillis ou de l’édifice, tantôt semblait sortir de dessous mes pieds, d’entre les fentes du pavé. D’où venait ce bruit ? de quel être nocturne était-ce le cri ou le frappement ? je l’ignore, mais cela ressemblait au grincement d’un métier, et je ne pouvais m’empêcher de songer, en l’écoutant, à ce hideux fileur des légendes qui file la nuit dans les ruines de la corde pour les gibets.

Du reste, rien, personne, aucun être vivant. La salle était déserte comme tout le palais. J’ai heurté le pavé de ma canne, le bruit a cessé, puis a recommencé un moment après. J’ai heurté encore, il a cessé, puis il a recommencé. D’ailleurs, je n’ai rien vu qu’une grande chauve-souris effrayée, que le choc de ma canne sur la dalle avait fait sortir d’une des consoles sculptées de la muraille, et qui promenait au-dessus de ma tête ce funèbre vol circulaire qui semble fait pour l’intérieur des tours effondrées.

Vous dirai-je tout ? pourquoi non ? n’êtes-vous pas l’homme qui comprenez tous les rêves de l’esprit ? Il me semblait que je gênais quelqu’un dans cette ruine. Qui ? je l’ignore. Mais il est certain que je troublais un mystère. La nuit était là, seule ; je l’avais dérangée. Tous les habitants surnaturels de cette royale masure fixaient à la fois sur moi leur prunelle vague et effarée. Les tritons, les satyres, les sirènes à double queue, l’amour ailé qui joue depuis trois siècles avec une guirlande sur le seuil de la salle des chevaliers, les deux victoires nues que les invalides ont mutilées, les cariatides cachées sous des arbustes de pourpre, les chimères qui tiennent des anneaux dans leurs dents, les naïades qui écoutent tomber l’eau de pierre de leur urne, avaient je ne sais quoi d’irrité et de triste ; le rictus des mascarons prenait une expression étrange ; une lueur faisait saillir lugubrement dans l’ombre cette sombre Isis du vestibule à laquelle les pluies qui la rongent et l’estompent ont donné le sourire indéfinissable des figures de Prud’Hon ; deux sphinx casqués, à mamelles de femmes et à oreilles de faunes, paraissaient chuchoter à voix basse en me regardant, transversatuentes ; et je croyais entendre respirer les lions de la cheminée sous la broussaille où ils se sont tapis depuis que le pied du palatin pensif ne se pose plus sur leur crinière de marbre. Quelque chose d’immobile et de terrible palpitait autour de moi sur toutes ces murailles, et, chaque fois que je m’approchais d’une porte ténébreuse ou d’un coin brumeux, j’y voyais vivre un regard mystérieux.

Etes-vous visionnaire comme moi ? Avez-vous éprouvé cela ? Les statues dorment le jour ; mais, la nuit, elles se réveillent et deviennent fantômes.

Je suis sorti du palais d’Othon et je suis rentré dans la cour, toujours poursuivi par le petit bruit bizarre que faisait un veilleur quelconque dans la salle des chevaliers.

Au moment où je venais de redescendre le perron, la lune a surgi tout à coup pure et brillante dans une large déchirure des nuages ; le palais à double fronton de Frédéric IV m’est apparu subitement, magnifique, éclairé comme en plein jour, avec ses seize géants pâles et formidables ; tandis qu’à ma droite la façade d’Othon, dressée toute noire sur le ciel lumineux, laissait échapper d’éblouissants rayons de lune par ses vingt-quatre fenêtres à la fois.

Je vous ai dit éclairé comme en plein jour ; j’ai tort, c’était tout ensemble plus et moins. La lune dans les ruines est mieux qu’une lumière, c’est une harmonie. Elle ne cache aucun détail et elle n’exagère aucune cicatrice ; elle jette un voile sur les choses brisées et ajoute je ne sais quelle auréole brumeuse à la majesté des vieux édifices. Il vaut mieux voir un palais ou un cloître écroulé la nuit que le jour. La dure clarté du soleil fatigue les ruines et importune la tristesse des statues.

A leur tour, ces ombres des empereurs et des palatins m’ont regardé ; simulacra. Chose singulière, il m’avait semblé, l’instant d’auparavant, que les sirènes, les nymphes et les chimères me regardaient avec colère ; il me semblait maintenant que tous ces vieux princes redoutables attachaient sur moi, chétif passant, un œil bon et hospitalier. Quelques-uns paraissaient encore plus grands sous le rayonnement fantastique de la lune. L’un deux, qui a été atteint et à demi renversé par une bombe, Jean-Casimir, adossé à la muraille, avec sa face blême, son nez aquilin et sa longue barbe, avait l’air de Henri IV exhumé.

Je suis sorti du palais par le jardin, et en redescendant je me suis encore arrêté un instant sur une des terrasses inférieures. Derrière moi, la ruine, cachant la lune, faisait à mi-côte un gros buisson d’ombre d’où jaillissaient dans toutes les directions à la fois de longues lignes sombres et lumineuses rayant le fond vague et vaporeux du paysage. Au-dessous de moi gisait Heidelberg assoupie, étendue au fond de la vallée le long de la montagne, toutes lumières éteintes, toutes portes fermées ; sous Heidelberg, j’entendais passer le Neckar, qui semblait parler à demi-voix à la colline et à la plaine ; et les pensées qui m’avaient rempli toute la soirée, le néant de l’homme dans le passé, l’infirmité de l’homme dans le présent, la grandeur de la nature et l’éternité de Dieu, me revenaient toutes ensemble, comme représentées par une triple figure, tandis que je descendais à pas lents dans les ténèbres, entre cette rivière toujours éveillée et vivante, cette ville endormie et ce palais mort.

POST-SCRIPTUM.

Carlsrühe, novembre.

Cher Louis, voilà cette lettre interminable finie. Louez Dieu et pardonnez-moi. Ne lisez pas l’in-folio que je vous envoie, mais venez voir Heidelberg.

Je viens de faire une magnifique tournée dans la Berg-Strasse. J’ai eu de la boue et de la neige, mais vous savez que je suis un peu montagnard. J’ai seulement beaucoup souffert, non du froid, mais des poêles. Figurez-vous que, depuis que je suis en Allemagne, je n’ai pas encore pu réussir à me procurer un feu de cheminée, un tison allumé, un fagot flambant. Ils n’ont que d’affreux poêles dont les tuyaux se tordent dans les chambres comme des serpents. Il sort de là une vilaine chaleur traître qui vous fait bouillir la tête et vous glace les pieds. Ici on ne se chauffe pas, on s’asphyxie.

A ce petit inconvénient près, ― l’asphyxie soir et matin, ― le pays est vraiment admirable. Il pleut toute la nuit ; j’entends, tout en dormant, les averses faire rage contre mes vitres ; je m’attends à d’horribles journées mouillées ; mais, je ne sais comment cela se fait, le matin les nuées se déchirent, les brumes s’envolent, et je vois les plus belles choses du monde.

Nocte pluit tota, redeunt spectacula mane.

Adieu, cher ami. À bientôt. Dans quelques semaines je serrerai votre bonne main. Aimez-moi.

À l’occasion de ce siège, où la ville fut enlevée en douze heures de tranchée ouverte, et qui a laissé en Allemagne un fatal souvenir que dix siècles peut-être n’effaceront pas, il n’est pas sans intérêt de transcrire ici quelques détails inconnus et quelques pages curieuses extraites de cette Gazette desentre-sols du Louvre, déjà citée dans la lettre XVII. Il va sans dire que ces extraits sont textuels, et que, quant aux rapprochements qu’ils peuvent faire naître dans l’esprit du lecteur, l’auteur de ce livre n’a eu l’intention ni de les chercher, ni de les éviter.

Gazette du 28 may.
« Le sieur dé Mélac, lieutenant-général, occupe les hauteurs au-dessus du chasteau avec douze bataillons et cinquante dragons. Il a chassé les ennemis d’une redoute d’où l’on peut battre à revers les ouvrages de la place.
« On fait une batterie de six pièces de canon de l’autre costé du Nekre. La tranchée doit être ouverte ce soir par le marquis de Chamilly, lieutenant-général ; du costé du front des ouvrages de terre du fauxbourg, par la brigade de Picardie. »
(Du camp devant Heideîberg, le 21 may 1693.)
“ Six cents hommes des troupes de Hesse-Cassel vinrent pour ravitailler la place.
« Le sieur de Mélac les fit attaquer de la manière suivante :
« Cent hommes du régiment dé Picardie, commandez par les sieurs de Coste et Despic, marchèrent par les vignes dans la montagne. Ils estoient suivis par cent trente du régiment de la Reyne, et cinquante cavaliers du régiment colonel-général de Mélac, et de Lalande, qui portaient des grenadiers en croupes. La seconde compagnie des grenadiers de la Reyne s’avança par un grand chemin entre la montagne et la rivière, avec une pièce de canon à leur teste, pour attaquer une traverse que les ennemis avoient faite dans le même chemin. Cent cinquante hommes du régiment de la Reyne soutenoient la compagnie de grenadiers ; la cavalerie et les dragons soutenoient toute l’infanterie. Et on attaqua les ennemis de toutes parts. Ils abandonnèrent d’abord la première et la seconde traverse. Mais ils firent ferme a la dernière. Le sieur de Mélac alors fit avancer les grenadiers, qui attaquèrent, les ennemis en flanc, en sorte qu’ils commencèrent à lascher pié. Ils firent encore ferme quelque temps derrière des hayes et des vignes : mais la cavalerie les contraignit enfin à prendre la fuite. Les uns taschèrent à remonter le costeau par dedans les vignes, et les autres se sauvèrent dans le village de Vebelingen, qui est au pié de la montagne. Néanmoins, ayant esté renforcés par un nombre de païsans armés, ils se mirent en devoir de revenir à la charge ; mais les grenadiers les poussèrent si vivement, qu’ils les obligèrent à prendre, derechef la fuite après leur avoir tué plus de cent cinquante hommes et fait plusieurs prisonniers. Les François n’ont eu dans cette affaire que trois hommes blessés, qui sont un grenadier du régime de la Reyne, un soldat de Picardie et un cavalier du régiment de Mélac. »

Gazette du 1er juin
« 22 au matin. Les ennemis, se voyant pressés et enveloppés par les batteries, voulurent abandonner le reste du fauxbourg en plein jour. On les. poussa jusqu’à la porte de la ville, qu’ils fermèrent ; les grenadiers de Picardie renfoncèrent à coups de hache, et, nonobstant leur grand feu, les poussèrent jusqu’à la porte du chasteau, que les assiégés fermèrent, et laissèrent dehors plus de cinq cents des leurs qui furent tués ou pris.
«… Les troupes entrèrent de toutes parts dans la ville, qu’ils pillèrent, sans que les officiers généraux pussent Tempescher. Le chasteau demanda à capituler. Lé maréchal duc de Lorgès ne voulut pas accorder de condition. Ils se rendirent à discrétion, et sortirent le 23, au nombre de dix-huit cents hommes. Trois cents soldats prisonniers qui àvoient esté mis dans la grande église, mirent le feu aux deux clochers, qui se communiqua à la ville ; et quoi qu’on pût faire pour l’éteindre, en brûla la grande partie. On a trouvé quarante milliers de poudre, quantité de grenades, de bombes, douze pièces de canons en fonte et dix de fer. On s’est aussi rendu maître du pont de bateaux qu’ont fait les ennemis. »
« Paris, 30 may 1693. Le roy partit de Compiègne le 22 du mois pour aller coucher à Roye ; le 23 il coucha à Péronne, le 24 à Cambray, et le 25 au Quesnoy.
« Le roy et la reyne de la Grande-Bretagne vinrent ici le 27 voir Leurs Altesses Royales, et ils entendirent le salut au monastère des Capucines. »

Gazette du 6 juin
«… La ville estoit prise, les soldats, les cavaliers et les dragons y entrèrent de toutes parts et commencèrent à la piller… Les soldats ne purent estre arrestés, quelque peine que se donnassent les officiers pour empescher les suites du désordre et l’embrasement de la ville, quoy qu’ayant esté prise d’assaut, elle eut pu n’estre pas épargnée. Le marquis de Chamilly avoit fait d’abord mettre les prisonniers et plusieurs bourgeois avec leurs femmes et leurs enfants dans là grande église, comme en un lieu de seureté. Mais ces prisonniers mirent le feu aux deux clochers, d’où il se communiqua aux maisons de la ville et des fauxbourgs : où il avoit esté encore mis par hazard en quelques endroits, et s’estoit répandu presque partout, quelque soin qu’on prist pour l’éteindre. Le sieur de Heidersdorf, qui commandoit dans le chasteau, envoya cependant demander à capituler. Un capucin alla plusieurs fois de part et d’autre, accompagné d’un lieutenant-colonel et d’un magistrat. La capitulation fut conclue. On a trouvé dix milliers de plomb en saumon, sept en balles, cinq mille grenades chargées, cent bombes, un grand nombre d’outils. Les troupes ont commencé depuis à démolir les fortifications du chasteau. »

Même numéro
« Du Quesnoy, le 2 juin 1693.
« Le 28 du mois dernier, un courrier dépesché par le maréchal duc de Lorges apporta au roy la nouvelle de la prise de Heidelberg. Le 31, le roy fit ses dévotions et toucha les malades. Sa Majesté nomma l’abbé de La Luzerne à l’évesché de Cahors, et l’abbé dé Denonville à l’évesché de Comminges. Sa Majesté a donné un canonicat de la Sainte-Chapelle au sieur Boileau, doyen de l’église dé Sens, et un autre au sieur Basire. »
« De Paris, le 6 may 1693.
(Sic Erreur, le 6 juin.)
« Le premier de ce mois, on chanta en l’église de Notre-Dame, par l’ordre du roy, le Te Deum en actions de grâces de la réduction de Heidelberg. Les Compagnies y assistèrent avec les cérémonies accoutumées : et le soir, il y eut des feux dans toutes les rues. »
Outre le sac de la ville, cette prise de Heidelberg eut un lugubre résultat. En arrivant au camp des Impériaux à Heilbron, le général Heidersdorf, qui avait capitulé avec le maréchal de Lorges, fut traduit devant des juges militaires et condamné à mort. Il eut la tête tranchée. Un capitaine et un lieutenant furent enveloppés dans le procès qu’on lui fit, et partagèrent son sort. Premier rang à partir du haut du palais : Charlemagne, empereur ; Othon de Wittelsbach, palatin de Bavière ; Louis, duc de Bavière et premier comte palatin du Rhin ; Rodolphe Ier, palatin. Deuxième rang ; Louis de Bavière, empereur ; Rupert II, empereur ; Othon, roi de Hongrie ; Christophe, roi de Danemarck. Troisième rang : Rupert-l’Ancien, palatin ; Frédéric-Ie-Victorieux, palatin ; Frédéric II, palatin ; Othon-Henri, palatin. Quatrième rang : quatre palatins, Frédéric-le-Pieux, Louis, Jean-Casimir et Frédéric IV ; constructeur du palais.

La maison palatine remontait par les femmes à Charlemagne.

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