Le phare






Le Phare

Joseph Autran (1813-1877)

Recueil : Les Poèmes de la mer (1859).

Parmi les noirs brisants où le flot tourbillonne,
Le phare vers la nue élève sa colonne.
Pilier de blocs massifs qu'unit un dur ciment,
Il surgit, solitaire, ainsi qu'un monument.
Des vagues, à ses pieds, la fureur se déchaîne :
On dirait que la mer assiège de sa haine
Cette tour qui, montrant le péril aux vaisseaux,
La frustre d'un butin convoité par ses eaux.
Le soir vient, l'horizon s'efface dans la brume :
Sur la tour, aussitôt, le fanal se rallume ;
Avant même qu'au ciel une étoile ait relui,
Un astre éclaire l'onde,- et cet astre, c'est lui !...
Foyer de vifs rayons dont la lueur éclate,
Il enflamme les airs d'une teinte écarlate ;
Et, sur l'Océan noir son reflet projeté
Semble un chemin de feu par la houle agité.

Averti des écueils dont ce bord se hérisse,
Le navire alors cherche une onde plus propice ;
Il veille à sa manœuvre, et, le long du canal,
Rend grâce en le fuyant au lumineux fanal.
Des nochers en péril ce guide manifeste
A d'autres voyageurs sera pourtant funeste.
Il en est qui par lui sont pris en trahison :
Ceux-là sont les oiseaux bercés à l'horizon,
Ce sont les passagers du vent et de la nue.
La saison froide et triste étant déjà venue,
En colonne, en triangle, ils traversaient les airs,
Cherchant au loin des cieux plus tièdes et plus clairs.
Voilà qu'au bord des flots l'ardent soleil du phare
Brille, et dans leur essor les trouble et les égare.
Eux qui des cieux profonds savent chaque sentier,
Qui firent sans erreur le tour du globe entier,
Pour la première fois suspendus par le doute,
Se laissent détourner de l'infaillible route ;
Ils veulent de plus près, dans l'ombre de la nuit,
Voir l'étrange soleil dont l'éclat les séduit.
Ainsi que dans un champ, par troupes inquiètes,
Descendent au miroir les jeunes alouettes ;
Comme le papillon, si fragile et si beau,
S'abandonne le soir à l'attrait du flambeau,
Ils viennent par essaims ; — ramiers blancs comme neige,
Pluviers, cailles, vanneaux, ils s'approchent du piège ;
Fascinés, éblouis, ils tournent ; je les vois
Autour du haut fanal voler tous à la fois.
En vain contre le charme ils voudraient se débattre ;
Dans le rayonnement de la clarté rougeâtre,
Ils sont pris de vertige... hélas ! Et tour à tour
Se brisent dans leur chute aux pierres de la tour.
Et la mer les saisit de ses promptes écumes ;
Et, flocons dispersés, le vent sème leurs plumes ;
Et le cri douloureux des blessés convulsifs
Se mêle au sourd fracas des flots dans les récifs.

Oiseaux infortunés ! Là-haut, près des nuages,
Vous poursuiviez en paix vos éternels voyages.
Conduits par un instinct si rarement déçu,
Au soleil véritable et d'avance aperçu
Vous alliez confiants : palmiers, claires fontaines,
Doux nids, vous appelaient aux régions lointaines.
Vous ne les verrez pas ; séduits par un faux jour,
Vous ne connaîtrez plus ni le ciel ni l'amour !
Hélas ! Telle est du sort la cruelle ironie :
On entrevoit de loin quelque sphère bénie ;
Plein des rêves sacrés du sage ou de l'amant,
Vers un but radieux on s'envole ardemment,
Et l'on meurt en chemin, et l'on tombe victime
D'un rayon qui vous ment et vous jette à l'abime !

Joseph Autran.


Le phare
Didier Venturini

Il a toujours été là
Comme érigé par les vents
Pour qu’il puisse être ce mât
Enchâssé dans l’océan

Et même si des carcasses gisent
Comme des monstres de fer crevés
Au pied de ces tempes grises
Faites de sel sur les rochers

Il a l’oeil sur les ressacs
Colosse au squelette de pierre
Combien d’Ulysse loin d’Ithaque
Lui doivent leur retour à terre

Dans les abimes de la nuit
Sur l’incertitude des heures
Quand le soir se sait promis
Aux égarements des douleurs

Quand la colère des flots fume
Et qu’elle déchire les récifs
Que des écharpes de brumes
S’enroulent à son corps massif

Il tend son flanc souverain
Aux torpeurs enivrantes
Affilé par les embruns
Et leurs étreintes conquérantes

Sur l’autel de ses écumes
Dans l’orgie de ses reflux
Quand sous ses quartiers de lune
La peur déroule ses affûts

Il émerge de cette attente
Epuisé par les aguets
Et les craintes de ces tourmentes
Qui menacent de leurs ivraies

Ce n’est que dans les aurores
Qu’il détend son col de nuit
Puis renaît de ses efforts
Et de ces scènes d’agonies

Didier Venturini, 1998



Les Phares



I

En décembre les jours sont de courte durée ;
Notre zone brumeuse est à peine éclairée :
À la pointe du Raz, dès quatre heures du soir,
Le soleil tombe en mer, la nuit jette son voile,
Et jusqu'au lendemain pas un rayon d'étoile.
Sur la côte où le flot se brise, tout est noir.

De la pointe du Raz aux bancs de la Gironde,
Écumeur éternel, partout l'Océan gronde,
Sur des milliers d'écueils multipliant son bruit.
(Autant d'écueils, autant de souvenirs funèbres.)
Cette voix de la mer, parlant seule aux ténèbres,
Est sinistre pendant quatorze heures de nuit.

Et surtout quand on pense aux nombreux équipages
Qui, par les soirs d'hiver, poussés dans nos parages,
Reviennent fatigués d'un voyage au long cours.
Ils ont vu le Cap Horn, ou les mers boréales,
Mais les cœurs sont restés sur les grèves natales,
Comptant les jours des mois, et les heures des jours.

Du golfe de Biscaye aux passes de la Manche,
Le grand Océan sombre est dans sa fureur blanche,
Il ne reconnaît pas les navires errants.
Ceux que nous attendons nous arrivent peut-être,
Et pas un astre au ciel ne daigne reparaître :
Tout le ciel est peuplé d'astres indifférents.

Mais de riches lueurs, vertes, rouges et bleues,
Apparaissent en mer jusqu'à neuf et dix lieues
Au marin dans la houle et dans la nuit perdu ;
D'où vient-elle si tard, cette clarté bénie ?
Est-ce un regard puissant de quelque bon génie ?
Non. "” du bord de l'abîme un homme a répondu.

Quand le ciel éteindra ses étoiles avares,
Pour éclairer l'espoir, l'homme a planté des phares
Sur les rocs, les écueils, la pointe des îlots ;
Dès que meurt le soleil, la côte illuminée
Déploie avec lenteur une large traînée
De sa lumière ardente à l'horizon des flots.

Si le ciel est peuplé d'étoiles inutiles,
À Noirmoutier, Penmarch ; à Barfleur, aux Sept-Iles ;
À l 'avant de la terre, aux rochers d'Ouessant ;
Aux dunes de Saintonge, aux deux caps de la Hève,
Partout, à la même heure, une flamme se lève
Et jette dans la nuit un cercle éblouissant.


II

Pour les navigateurs qui s'approchent des côtes,
Un homme toujours sûr veille à ces flammes hautes,
Prisonnier volontaire enfermé dans les tours ;
Et le plus grand vaisseau vient du large sans craindre
Que la lampe du phare un instant laisse éteindre
Le rayon de salut qui doit briller toujours.

Ceux qui gardent le feu, les veilleurs invisibles,
Par les gros temps d'hiver ont des heures terribles,
Sur un roc, détaché du monde des vivants,
Où le nuage pleure, où le flot se lamente. "”
Les phares sont debout au cœur de la tourmente,
Dans l'aveugle chaos des larmes et des vents.

Il faut avoir le pied marin par intervalles ;
Leurs tiges de granit, sous le fouet des rafales,
Oscillent brusquement comme de longs roseaux,
Il semble que parfois la tour déracinée,
Par la rafale du vent tout d'un bloc entraînée,
Comme un arbre arraché disparaît dans les eaux.

Mais le phare est solide et tient bon. "” L'homme veille.
Tous les bruits de la mer ont usé son oreille.
Il n'entend pas les cris des oiseaux tourbillonnants,
Hors d'haleine, accourus dans un vol de tempête,
Affolés de lumière à se briser la tête
Aux grands vitrages clairs de ces feux rayonnants.

Mais comme il ne peut rien voir, il ne peut rien entendre ;
Mais l'oreille est au cœur. "” Il croit, à s'y méprendre,
Reconnaître des voix dans le flot déferlant...
Un adieu qui s'éloigne, un long sanglot qui passe...
Il écoute... Quelqu'un heurte la porte basse,
Comme un ami perdu qui frappe en le hélant.

L'étrange illusion du veilleur est si forte,
Qu'il bondit pour descendre à sa petite porte,
Dans le débordement des eaux, prêt à l'ouvrir.
Il touche au verrou froid. "” Il s'apaise, il remonte,
Songeant qu'à l'horizon plus d'un navire compte
Sur la clarté d'en haut qui en doit pas mourir.

Elle étouffe son cœur, la pauvre sentinelle,
Dans cette longue nuit qui lui semble éternelle.
Une bande grisâtre annonce enfin le jour.
Le ciel blanchit au large. "” On voit clair. "” La marée,
Comme un mince fil bleu, s'est au loin retirée,
Et l'homme, respirant, s'échappe son tour.


III

J'aime à penser à vous, lampes si bien gardées,
Comme au symbole pur des plus saintes idées
Que Dieu jette au foyer d'un cœur simple et fervent.
Si la foi n'est qu'un mot, et l'espérance un doute,
Si, par la nuit, un peuple est surpris dans sa route,
Quelques hommes pour tous gardent le feu vivant.

On ne sait pas le nom de ces êtres paisibles :
Dans le grand bruit du siècle ils passent invisibles,
Des plus riches clartés humbles distributeurs.
Mais la postérité les compte et les salue :
Elle est juste et courtoise aux gens de race élue
Qui de la vérité se firent serviteurs.

André Lemoyne (1822 - 1907)

Phare

A des années lumière de moi,
Le phare se dressait fier et droit
Du lointain récif rocheux,
Dardait ses rayons lumineux.

Mon frêle esquif errait en mer
Ballotté au gré du destin,
Affrontant Neptune en colère,
Il avait perdu son chemin.

Le long voyage est monotone
Les astres ont cessé de briller
Jamais tristesse ne m'abandonne,
Je cherche le chemin de la paix.

Sauvée ! je vois tes rayons d'or ;
Phare, mon soleil en pleine nuit,
Tu guides ma barque vers le port
La solitude enfin me fuit.

Ta lumière présente à toute heure
Dispense joie et poésie,
Ouvre la route du bonheur
Et redonne un sens à ma vie.

Gris de l'absence, nuage passe...
Et ta lumière comme aujourd'hui
Cessant de briller dans ma nuit,
Laisse à mélancolie sa place.

Sans toi la vie est un enfer,
Rude traversée du désert,
Longue croisière en solitaire
Qu'en équipage je veux faire.

Mon coeur aspire à ton retour
Pour que ma route soit éclairée,
Lumineuse comme un ciel d'été
Avec pour horizon, l'amour.

Pour que les étoiles par milliers,
Illuminent l'écrin bleuté
Du monde où l'on va partager
Rêves et sentiments secrets.

Sylvie Agea

Phares et littérature

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