Jean Joubert 1928 - 2015


Visages

Le visage que tu portes,
où tu caches sous la peau
de farouches animaux
qui rôdent dans les clairières,

arrache-le ! Tu retrouves
sous la ténébreuse image
la nuit d’un autre visage
qu’il faut encore déchirer.

Et de visage en visage
arrachés et déchirés,
lèvres noires, plaies figées
au rivage du miroir,

tu gagnes ta propre image,
ta demeure d’écorché
où des griffes de clarté
poussent d’étranges ravages :

beau visage de vivant,
camaïeu d’os et de nerfs,
forêt de veines, d’artères
où battent les tambours du sang.

In Anthologie personnelle, © Actes Sud 


http://jeanpaulgiraux.pagesperso-orange.fr/Jean%20JOUBERT.htm

Il y a toujours une ombre, toujours l'autre
côté sanglant de la lumière. Même si
le soleil à la cime du ciel érige
sa rigueur, même s'il rêgne dans sa
gloire, vite il se penche un peu, il tremble, il
s'éparpille, et l'ombre est là comme une
bête mince qui nous mord. Elle s'aggrave,
elle blesse l'espace, ses griffes sifflent
dans le sable. Avions-nous vu en rêve
un axe de clarté, avions-nous cru
à notre délivrance, et qu'un élan de feu,
un cœur unique nous porteraient soudain réconciliés
vers le jardin et l'arche de la rose ?

Nous sommes attachés au plus noir de
la terre, nous subissons la nuit, nous
l'hébergeons dans nos sillages. Notre peur
d'elle s'est rompue parfois d'un brusque
amour, d'un trouble bas, puis déchiré : pourpre
jetée au vent du diable. Pourtant n'oublions
pas le corps qui nous parla, ni la bouche
ni l'œil ni toutes ces fenêtres où le
jour et la nuit luttaient comme des anges.

C'est là dans ce mi-jour et ce partage
que s'est forgé notre regard, et pour dire
l'épreuve nous avons arraché aux tourbes
la parole. Sans cette écharde sombre
sous la gorge, aurions-nous hasardé puis
reconnu les mots tendus contre l'exil ?

Les dieux sur les chemins marchent sans ombre
dans le silence altier de leur savoir. Ils
ne saignent ni ne souffrent. La lumière dont ils
sont faits tour à tour exalte et foudroie.

Mais nous, lorsque se creuse l'immense
nuit, lorsqu'elle enserre notre poupe, nous
veillons, nous traçons sous une infime lampe,
de notre double main, ces quelques signes.



Le siècle meurt
II y eut le vol bas de l'épouvante
le tremblement de la terre et du ciel

Dans l'ombre des couteaux
l'homme quêtait l'arche d'une embellie

(Terreur sur les confins
charmer à la lisière de la nuit
les fleurs de sang la main coupée)

II y aura toujours
ce pan de suie et de douleur
incurable blessure

Et de l'espoir jadis d'un jardin immortel
où fleurirait la nudité du corps et de l'esprit
il ne reste que cendre

sang pus sanie
crasse rouille et gangrène
silence noir après l'embrasement

Le siècle meurt
un vent mauvais disloque l'héritage
in Etat d’urgence, Fin de siècle © Editinter, 2008, p. 9

http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2013/03/jean-joubert-un-po%C3%A8te-aux-deux-rives.html

http://www.philagora.org/jean-joubert/

http://www.lefigaro.fr/livres/2015/11/30/03005-20151130ARTFIG00254-mort-de-l-ecrivain-montpellierain-jean-joubert.php

http://maison-de-la-poesie-languedoc-roussillon.over-blog.com/2015/11/jean-joubert.html

http://www.m-e-l.fr/jean-joubert,ec,326


https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Joubert

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