Eluard

14 décembre 1895, naissance de Paul ELUARD, grand poète français. Son œuvre poétique s’inscrit au cœur du Surréalisme et, plus tard, au coeur de la Résistance à l’occupant nazi.


J’ai regardé devant moi
Dans la foule je t’ai vue
Parmi les blés je t’ai vue
Sous un arbre je t’ai vue

Au bout de tous mes voyages
Au fond de tous mes tourments
Au tournant de tous les rires
Sortant de l’eau et du feu

L’été l’hiver je t’ai vue
Dans ma maison je t’ai vue
Entre mes bras je t’ai vue
Dans mes rêves je t’ai vue

Je ne te quitterai plus.
Paul Eluard. Air vif
(Derniers poèmes d’amour)
Via La Cause Littéraire
******


" Laissez-moi seul juger de ce qui m'aide à vivre "

L'homme s'enfuit, le cheval tombe,

Paul Eluard



La porte ne peut pas s'ouvrir,
L'oiseau se tait, creusez sa tombe,
Le silence le fait mourir.

Un papillon sur une branche
Attend patiemment l'hiver,
Son cœur est lourd, la branche penche,

La branche se plie comme un ver.


Pourquoi pleurer la fleur séchée

Et pourquoi pleurer les lilas ?

Pourquoi pleurer la rose d'ambre ?


Pourquoi pleurer la pensée tendre ?

Pourquoi chercher la fleur cachée

Si l'on n'a pas de récompense ?


-Mais pour ça, ça et ça.


***

Chant du dernier délai



Noir c'est mon nom quand je m'éveille

Noir le singe qui me tracasse

Qui grimace moule à manies

Devant le miroir de ma nuit

Noir c'est mon poids de déraison

C'est ma moitié froide pourrie


Noir où la flèche s'est plantée

Où le tison a prospéré

Noir le gentil corps foudroyé

Noir le cœur pur de mon amour

Noire la rage aux cheveux blancs

A la bouche basse et baveuse


Cette envie folle de hurler

Ne cessera qu'avec ma voix

Que sur les charmes de ma tombe

Où viendront pleurer mes complices

Tous ceux qui m'approuvaient d'aimer

Et qui voudraient fêter mon deuil


J'étais construit les mains ensemble

Doublé de deux mains dans les miennes

J'étais construit avec deux yeux

Qui se chargeaient des miens pour voir

Mais aujourd'hui je sens mes os

Se fendre sous le froid parfait


Je sens le monde disparaître

Rien ne demeure de nos rires

Ni de nos nuits ni de nos rêves

Et la rosée est charbonneuse

J'ai trop pleuré la coque est vide

Où ne nous pouvions qu'être deux


Ecartez-vous de ma douleur

Elle vient droit de la poussière

Elle nie tous les sacrifices

La mort n'est jamais vertueuse

Ecartez-vous si vous avez

Envie de vivre sans mourir


Sous vos paupières desséchées

Et dans la boue de vos désirs

Noir un zéro s'arrondirait

Zéro petit et très immense

Qui est capable de gagner

La souveraine part de l'homme


Noir c'est moi seul soyez plus clairs


***


Savoir en trop savoir lyrique

Volupté de se dévêtir

Montre tes seins et ton plaisir

Montre tes yeux silencieux


Devineresse indifférente

Tu connais sagement mon mal

Et ta bouche ne le dit pas

Elle change toujours d'images


Et ne reproduit ses baisers

Que pour alléger l'univers


Je t'en supplie sur mes nuits troubles

Jette le pont de tes regards


Et par l'entremise des sens, peu à peu renaissait la solidarité. Un ami, une amie et le monde recommence, et la matière informe reprend corps. Une ligne droite passa à travers les poitrines. De nouveau, les hommes se ressemblent, et le malheureux se reprit à leur sourire, d'un sourire peut-être moins aimable qu'avant, mais plus juste, meilleur. Il se reprit à imaginer ce que pourraient être ses frères s'ils détruisaient leur solitude. Il entendit gronder le chant qui montait de la foule compacte. Il n'eut plus honte.

Ceux qui l'aimaient étaient légion. Ils allaient boire aux sources, ils travaillaient contre l'effort perdu dans l'ombre. La douleur était surmontée, l'arbre sortait de terre, ses fruits allaient mûrir, tous en seraient nourris.

De quoi se mélaient donc les faiseurs de morale ? Un homme était rendu à ses semblables, un frère légitime.

Laissez-moi donc juger de ce qui m'aide à vivre

Je donne de l'espoir aux hommes qui sont las

Malgré les joies robustes de l'amour


Ils aiment, c'est une couronne

Ils travaillent pour ceux qu'ils aiment

C'est une charge de caresses


Mais ils travaillent aussi pour vous


Toutes les extases de l'amour

N'annulent pas cette fatigue

Qui leur vient du travail en trop

Pour vous qui n'avez rien à faire


Je dénonce l'injustice

Et j'arrache les épines

Je veux effacer les rides

Je parle et la porte s'ouvre


Laissez-moi donc juger de ce qui m'aide à vivre

Mon désir de fraîcheur a consumé les fièvres

Neige sous le soleil je suis né d'une femme

Parfois j'ai sa vertu

Le golfe de son ventre fait les hommes libres


Vivre c'est partager je hais la solitude

Les liens de la mort me retiennent encore

Je n'embrasse vraiment personne comme avant

Le pain était un signe de félicité

Le bon pain qui nous rend plus chaud notre baiser


Le seul abri possible c'est le monde entier

Vivre aujourd'hui pour moi c'est répondre aux énigmes

Et nier la douleur aveugle de naissance

Toujours en pure perte étoile sans éclat

Vivre se perdre afin de retrouver les hommes


Que la pâleur du fleuve efface le ruisseau

Que les yeux merveilleux voient chaque chose en place

La misère effacée et les regards en ordre

Un ordre grandissant de graine ne fleur en arbre

Un vif échafaudage étayant l'univers


L'enfant rajeunissant d'homme en homme et riant.


***


L'amoureuse



Elle est debout sur mes paupières

Et ses cheveux sont dans les miens,

Elle a la forme de mes mains,

Elle a la couleur de mes yeux,

Elle s'engloutit dans mon ombre

Comme une pierre sur le ciel.

Elle a toujours les yeux ouverts

Et ne me laisse pas dormir.

Ses rêves en pleine lumière

Font s'évaporer les soleils,

Me font rire, pleurer et rire,

Parler sans avoir rien à dire.


***

Je te l'ai dit



Je te l'ai dit pour les nuages

Je te l'ai dit pour l'arbre de la mer

Pour chaque vague pour les oiseaux dans les feuilles

Pour les cailloux du bruit

Pour les mains familières

Pour l'oeil qui devient visage ou paysage

Et le sommeil lui rend le ciel de sa couleur

Pour toute la nuit bue

Pour la grille des routes

Pour la fenêtre ouverte pour un front découvert

Je te l'ai dit pour tes pensées pour tes paroles

Toute caresse toute confiance se survivent.


***

La terre est bleue



La terre est bleue comme une orange

Jamais une erreur les mots ne mentent pas

Ils ne vous donnent plus à chanter

Au tour des baisers de s'entendre

Les fous et les amours

Elle sa bouche d'alliance

Tous les secrets tous les sourires

Et quels vêtements d'indulgence

À la croire toute nue.


Les guêpes fleurissent vert

L'aube se passe autour du cou

Un collier de fenêtres

Des ailes couvrent les feuilles

Tu as toutes les joies solaires

Tout le soleil sur la terre

Sur les chemins de ta beauté.


***

La courbe de tes yeux



La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur,

Un rond de danse et de douceur,

Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,

Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu

C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu.


Feuilles de jour et mousse de rosée,

Roseaux du vent, sourires parfumés,

Ailes couvrant le monde de lumière,

Bateaux chargés du ciel et de la mer,

Chasseurs des bruits et sources de couleurs,


Parfums éclos d'une couvée d'aurores

Qui gît toujours sur la paille des astres,

Comme le jour dépend de l'innocence

Le monde entier dépend de tes yeux purs

Et tout mon sang coule dans leurs regards.


***


La bouche aux lèvres d'or

n'est pas en moi pour rire

et tes mots d'auréoles

ont un sens si parfait

que de mes nuits damnées

de silences et de morts

j'entends vibrer ta voix

dans toutes les nuits du monde


***


Dit de la Force et de l'Amour


Entre tous mes tourments entre la mort et moi

Entre mon désespoir et la raison de vivre

Il y a l'injustice et ce malheur des hommes

Que je ne peux admettre il y a ma colère


Il y a les maquis couleur de sang d'Espagne

Il y a les maquis couleur du ciel de Grèce

Le pain le sang le ciel et le droit à l'espoir

Pour tous les innocents qui haïssent le mal


La lumière toujours est tout près de s'éteindre

La vie toujours s'apprête à devenir fumier

Mais le printemps renaît qui n'en a pas fini

Un bourgeon sort du noir et la chaleur s'installe


Et la chaleur aura raison des égoïstes

Leurs sens atrophiés n'y résisteront pas

J'entends le feu parler en riant de tiédeur

J'entends un homme dire qu'il n'a pas souffert


Toi qui fus de ma chair la conscience sensible

Toi que j'aime à jamais toi qui m'as inventé

Tu ne supportais pas l'oppression ni l'injure

Tu chantais en rêvant le bonheur sur la terre

Tu rêvais d'être libre et je te continue.


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