Fernando Pessoa 1888 - 1935

 13/06/1888 - 30/11/1935

L'abîme est ma clôture
Etre moi n'a pas de mesure

Fernando Pessoa in Poèmes ésotériques

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« Il y a du sublime à gaspiller une vie qui pourrait être utile, à ne jamais réaliser une œuvre qui serait forcément belle, à abandonner à mi-chemin la route assurée du succès ! … Pourquoi l’art est-il beau ? Parce qu’il est inutile. Pourquoi la vie est-elle si laide ? Parce qu’elle est un tissu de buts, de desseins et d’intentions. Tous ses chemins sont tracés pour aller d’un point à un autre. Je donnerais beaucoup pour un chemin conduisant d’un lieu d’où personne ne vient, vers un lieu où personne ne va… La beauté des ruines ? Celle de ne plus servir à rien. »

Fernando Pessoa - Le Livre de l'intranquillité
Traduction de Françoise Laye
 

 Lorsque viendra le printemps

 " Lorsque viendra le printemps,
si je suis déjà mort,
les fleurs fleuriront de la même manière
et les arbres ne seront pas moins verts qu'au printemps passé.
La réalité n'a pas besoin de moi.
J'éprouve une joie énorme
à la pensée que ma mort n'a aucune importance.
Si je savais que demain je dois mourir
et que le printemps est pour après-demain,
je serais content qu'il soit pour après-demain.
Si c'est là son temps, quand viendra-t-il sinon en son temps ?
J'aime que tout soit réel et que tout soit précis ;
et je l'aime parce qu'il en serait ainsi, même si je ne l'aimais pas.
C'est pourquoi, si je meurs sur-le-champ, je meurs content,
parce que tout est réel et tout est précis.
On peut, si l'on veut, prier en latin sur mon cercueil.
On peut, si l'on veut, danser et chanter tout autour.
Je n'ai pas de préfèrences pour un temps où je ne pourrais plus avoir de préférences.
Ce qui sera, quand cela sera, c'est cela qui sera ce qui est."
Extrait des "Poèmes Desassemblés" ( poésies d'Alberto Caeiro, 16ème poème )


Trois chansons mortes

  I

Vous êtes belle : on vous adore.
Vous êtes jeune : on vous sourit.
Si un amour pourrait éclore
Dans ce cœur où rien ne luit.

Ce sourire de ma tristesse
Se tournerait, reflet lointain,
Vers l’or cendré de votre tresse,
Vers le blanc mat de votre main.

Mais je n’en fais que ce sourire
Qui sommeille au fond de mes yeux —
Lac froid qui, en vous voyant rire,
S’oublie en un reflet joyeux.


II

J’eus un rêve. L’aube
N’a pu soulever
Du frais de sa robe
Mon sommeil léger.

En vain toute l’ombre
Jettait sa noirceur.
Mon cœur est plus sombre.
C’était dans mon cœur.

Il est mort. J’existe
Par ce qui m’en vint.
Quoi ? J’en suis plus triste...
Ah, ce rêve éteint

Faisait l’heure brève
Et mon cœur moins las...
Quel était ce rêve ?
Je ne le sais pas.


III

Si vous m’aimiez un peu ?... Par rêve,
        Non par amour...
Un rien... L’amour que l’on achève
        Est lourd.

Faites de moi un qui vous aime,
        Pas qui je suis...
Quand le rêve est beau, le jour même
        Sourit.

Que je sois triste ou laid — c’est l’ombre...
        Pour que le jour
Vous soit frais, je vous fais ce sombre
        Séjour.

FERNANDO PESSOA Contemporanêa, n°7, janvier 1923


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