Daniel Martinez

http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2011/11/la-revue-di%C3%A9r%C3%A8se-un-entretien-avec-daniel-martinez.html
Extrait :



"DM - La poésie est entrée dans mon existence par la découverte des Fleurs du mal. Plus tard,
par la lecture d’Henri Michaux. Maurice Blanchot écrivait à son propos : « Je suggèrerai ce que j’ignore. ». Soulignant ainsi la part de mystère chez tout grand écrivain, et tout ce qui le distingue du commun. Poésie comme manière de se remémorer une commotion déjà lointaine, la détacher d’une présence qui brûle encore en soi, de la retrouver. Une poésie qui contredirait sans cesse la mémoire lente, celle du corps social, de l’histoire. Une poésie qui serait un silence à ouvrir.
La grammaire, les règles, les traditions – rien de tout cela ne suffit à la poésie. Pour déborder sur le domaine musical, le solfège n’est pas la musique. Et pourtant la musique, qui le dépasse, ne saurait s’en passer. Ecrire un poème, c’est comme modeler un nuage, donner forme à l’informe. Avec les mots de tous les jours, retravaillés, réagencés, on pourrait dire : « sculptés », que l’on arrache au rien.
De la poésie aussi comme foyer de résistance, née de la radicale blessure de l’existence : les livres de poésie se vendent mal, les médias en parlent peu, et pourtant elle demeure on ne peut plus vivante. Elle n’arrête pas le présent, mais le multiplie. Jacques Taurand parlait des « yeux vides du temps », et, de ce côté-là, on entre grâce au poème dans une temporalité autre, j’allais dire traversée d’un soupçon d’éternité. Et pourtant l’écriture advient, chaque jour, comme si l’on n’était jamais sorti du commencement : le poète est aux mots, les laissant s’amonceler peu à peu jusqu’au seuil de vigilance critique, à travers des sinuosités, des échappées, des orientations parfois imprévues qui surgissent et viennent à s’imposer. Le temps du poète n’est pas celui du poème : car pour le poète, l’acte d’écriture se déploie dans un temps très resserré, où vocables et idées menacent toujours de se perdre. Le poète happe l’instant dans l’instant où la présence à soi semble suspendue, en quête d’une lumière intérieure qui éclipse alors la nuit subconsciente. En somme, le poète tente de capter une flamme sur le point de s’éteindre."
" Ma ligne éditoriale donc privilégie la lisibilité, le sens avant la forme, avec quelques bémols pour la poésie du quotidien (comme on dirait « à la petite semaine »). Pas de rejet du lyrisme non plus, mais de l’emphase oui, avec en corollaire un a priori négatif pour la poésie minimaliste. Avec ce sentiment que tout est en tout, et qu’il convient d’en extraire le meilleur, la poésie étant la quintessence du langage, dégagée de l’imbroglio des discours, des théories, des normes et valeurs quand elles brident la création. Quand le silence du monde prisonnier de ses contradictions internes aiguise en nous, poètes, le désir d’écouter mieux l’essentiel qui se donne à lire pour qui veut en prendre la peine, dans un baudelairien aller au-delà du possible, au-delà du connu !
Je me permets de rappeler, au fil de ce dialogue qui me fait sortir du strict champ des questions posées, que l’acte poétique enferme quelque chose de plus profond qu’une connaissance en soi, la soif d’être toujours plus, de s’agréger le monde environnant. Chanter même la chose (« Dansez l’orange ! » s’exclame R. M. Rilke) pour se l’incorporer. La poésie authentique procède de cet ordre d’incorporation. C’est celle qui m’intéresse au premier chef, dans la revue « Diérèse »."
"Le poème est d’abord lieu d’échange, de partage, avec le lecteur qui en est partie prenante. Privilégier d’abord et avant tout l’authenticité."


http://diereseetlesdeuxsiciles.com/57374.html
La revue

http://diereseetlesdeux-siciles.hautetfort.com/archive/2014/06/09/dierese-daniel-martinez-5387872.html
L'auteur

 Corbeille de verres


L’air s’est fait des plus légers, la rampe du songe au loin
laisse perler des gouttelettes qui concentrent
des particules d’étoiles, invisibles.
De l’une à l’autre devenues relais lumineux
sur le chemin de la mémoire :
à la droite d’un gobelet d’orfèvrerie
ici renversé, brillant et glacé,
un römer arbore la tristesse des dieux,
et la lente maturation du vin s’y lit
dans ce qu’approche la main, ouverte.
Sur le côté gauche du tableau,
qu’ont-ils donc perdu de leur histoire
les fragments dispersés du verre
dont les soies du pinceau touchent la froide braise ?
L’idée de l’éternité se conjugue avec
une vanité sous-jacente, son à-propos :
telle une peau froissée en regard
des lisses reliefs des deux coupes,
à chaque extrémité de la corbeille
plane l’air bleu nuit, empli d’ailleurs.
Une image de la paix, cette gloire des reflets solaires
ou le grènetis de l’écume qui constelle l’ensemble
afin de mieux dévoiler la chrysalide, œuvre accomplie ?
Assurément, ce serait crime
que de déranger le bel ordre proposé,
ce serait sacrilège que de déséquilibrer
l’un des plateaux de la balance
dont le fléau, un hanap en grappe de raisin
porte à son extrême le rayonnement second des choses
élargissant le champ du fantasme
puis celui de la toile toute entière, un défilé de masques
s’ajustant les uns aux autres, à présent figés,
enchevêtrés, icônes objectives de la (toute) petite mort.

                                                                     Daniel  Martinez


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