André Laude 1936 - 1995




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« Le lamentable aspect des poètes français, le cul collé sur leur chaise au marché de la poésie, le cul collé partout, qui ne savent plus placer la langue...
On demande aux poètes de mourir au mieux, au pire on leur demande de servir et d'être publié, de chaque année sortir un livre, d'être propre sur eux et d'aller en vacances avec leurs enfants. Voilà la poésie française, ça va en vacances, ça sort ses gosses, ça vit complètement à côté des mots ... La trahison absolue des mots qu'ils écrivent ... J'accuse tous ces poètes de merde de ne pas transmettre ce message que Dylan Thomas, Malcom Lowry, Ginsberg, Maïakovski, Mandelstam… nous ont transmis... »
André Laude



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Je m'appelle personne

Je n'ai pas de nom. Je m'appelle Personne.
Les riches ont l'or,
mes maigres mains creusent le rio.
Mes maigres mains creusent un sillon de mort.

J'ai enterré tant d'enfants que ma mémoire
est une encre sauvage.

Je n'ai plus de mains. Je n'ai plus d'âge.
J'ai la sagesse des grands arbres brisés par les Américains.

Je suis un Peau-Rouge. Jamais je ne marcherai
dans une file indienne.

J'ai très mal au cœur, au sexe, aux entrailles.
Je prie. Je suis Sioux.
Je prie. Je crois à la revanche.
Je suis celui qu'on ne peut pas tuer au cœur de la bataille.

J'étais je suis je serai


J'étais pierre éclatée, soleil-sida,
j'étais cadavre sous les brassées de fleurs.

J'étais silence mural. J'étais cimetière de campagne.
J'étais oiseau aux ailes brisées, mazoutées.
J'étais vieux, alcool
parlant sans cesse de guerre dans les djebels.

Je suis un scénario de suicide. Je contemple le fleuve.
Je vois passer des cadavres de veuves.
Je me hais et je veux mourir. Je me hais
et je veux mourir.

Fermez les yeux. Songez une dernière fois
à mon profil de poète grec,
dans la plus pouilleuse île.

Je serai, à partir de ce jour, ciel, ciel et ciel.
Ciel au-delà de vos folies meurtrières.
Je serai ciel. Je serai éternel.

Encre et sang


Je fais de ma vie de
nuit en nuit un tas d'ordures.
Je fais de ma vie une brumeuse chronique.
Je fais de ma nuit le carrefour des fantômes.
Je fais de mon sang un long fleuve
qui tape à mes tempes.

Je fais de ma peur un oiseau noir et blanc
Je fais d'un oiseau mort, pourri,
l'enfant que j'aurais pu être.

Je fais d'un enfant un feu fou, un bloc de cendres.
Je fais de ma mort à venir un festin de serpents.
Je fais d'un serpent la corde pour me pendre.
Je fais d'un long, acharné silence le testament
de tout ce qui fut désastres, horreurs, ennuis,
ruptures et interminables hurlements.

Je pisse de l'encre et du sang.
Je pisse de l'encre et du sang.

Je chante sur le bûcher des châtiments.

Le ver dans le fruit


Je longe le long sillon qui conduit aux morts muets.
Je songe à la neige, aux chevaux de feu,
à l'hiver des paroles.

Je vois des bois brûlés, des vaisseaux échoués,
des mouettes prises par le gel.

Je longe le fleuve de sang et de larmes
qui traverse les inquiétantes ruines.

Je sens l'odeur des prédateurs, l'urine
de la hyène, la matière fécale des jeunes bébés.

J'écris à partir d'un noyau de nuit.
J'écris à partir d'une tranchée noyée de boue.
J'écris corde au cou.
La trappe déjà tremble sous mes pieds.

Je longe le marbre froid qui donne le frisson
et chante une très étrange et vieille chanson,
qui dit qu'aujourd'hui et pour toujours
le ver est dans le fruit.

Corrida


J'adhère à ma mort comme l'astre au ciel.
La vie cruelle
a tué en moi beaucoup d'or
et d'enfants qui ont pleuré au bord des lèvres.

Le temps est venu
de remettre les pendules à l'heure.
Adieu heure d'été, Adieu heure d'hiver
c'est maintenant l'heure de l'exil blanc et des remords.

Déjà je m'enfonce en terre
chandelle éteinte.
En bon et fougueux matador
j'esquisse une feinte.

À quoi sert de défier cape rouge et cape noire.
La poésie est simple comme bonsoir
au milieu d'une arène de sable et de sang. Décapité



Nous n'habitons nulle part nous ne brisons de nos mains

rouges de ressentiment que des squelettes de vent
nous tournoyons dans un désert d'images diffusées par les
invisibles ingénieurs du monde de la séparation permanente
retranchés dans les organismes planétaires planificateurs
infatigables du spectacle
nous ne sommes rien nous ne sommes qu'absence
une brûlure qui ne cesse pas nous n'embrassons nulle bouche
vraie nous parlons une langue de cendres nous touchons
une réalité d'opérette
nous n'avons jamais rendez-vous avec nous-mêmes
nous nous tâtons encore et toujours
nous errons dans un magma de signes froids nous traversons
notre propre peau de fantôme
le soleil du mensonge ne se couche jamais sur l'empire de
notre néant vécu atrocement au carrefour des nerfs
nous n'avons ni visage ni nom nous n'avons ni le temps
ni l'espace des yeux pour pleurer trente-deux dents
totalement neuves pour mordre
mais mordre où mais mordre quoi
de fond en comble toutes les chaînes
autour desquelles s'articulent nos chairs nos pensées
d'aujourd'hui
jusqu'à ce qu'elles cassent dans un hourrah de lumières de
naissances multiples
décrétons le refus global
les jardins des délices tremblent et éclairent au-delà
la révolte met le feu aux poudres
taillez enfants aux yeux d'air et d'eau les belles allumettes
dans la forêt des légitimes soifs
taillez les belles allumettes pour que flambe le théâtre d'ombres universel.

Testament de Ravachol, éd. Plasma 1974

Avec ma gueule de métèque
je marche le long des grands boulevards
de l'Europe de l'Ouest sclérosée
à la peau du ventre fripée
Je suis juif de Lodz
j'ai quitté
il y a
à peu près un siècle
le Shettl natal
pour devenir
raccommodeur de vieux vêtements
rue des Ecouffes
fidèle client
de la synagogue
et du bistrot
de Goldenberg

Je m'appelle
Moshé Isaac Lewinshon

Je suis kabyle
du Ravin de la femme sauvage
je balaie les feuilles mortes d'octobre

en récitant du Prévert
L'été je vide les poubelles
c'est beau
Paris à cinq heures du matin
dans l'Ile-Saint-Louis
Là-bas m'attendent
femmes et enfants
je reviendrai un jour
au douar
riche et tuberculeux

Je m'appelle Mohamed Larbi
Fils de la Kahena
Enfant du grand désordre

Je suis nègre
du pays des grands fétiches
et des lacs profonds, brûlants
aux poissons lourds
chez Renault Billancourt
je travaille à la chaîne
À la pause de midi
je tape sur les vieux bidons
cabossés
et ça fait rire les copains français
qui entre eux à voix basse
prétendent
que j'ai bouffé mes grands-parents
Je suis nègre
syndiqué
il y a des femmes blanches
que je désire
en silence
Je m'appelle Abou Diouf
et il paraît
que j'ai vingt-trois ans
je ne bois jamais
car je suis bon musulman
et les autres se mettent en colère
parce que je refuse de me saoûler
en leur compagnie
quand tombe la nuit
sur Pantin Saint-Ouen
Bagneux Ivry
rue Saint-Denis

Avec ma gueule de métèque
je marche le long des grands boulevards
de la civilisation occidentale
j'ai toujours peur
des flics qui cognent
tâtent sournoisement
sous mon imperméable
j'ai toujours peur
des regards haineux
des sourires des mères
qui promènent
leur progéniture
j'ai toujours peur
des néons
de la foule
des bagnoles qui me frôlent
des feux rouges
des fins de journées
des patrons de cafés
et de leurs chiens-loups
J'ai toujours peur
dans le métro
au BHV
dans la rue
dans ma chambre
propre et triste
nue
J'a toujours peur
de mon visage
dans le regard de l'autre
J'ai toujours peur parce qu'obscurément je sais
que je suis coupable
coupable de tout

Pensez :
Je viens d'ailleurs
Ma voix est rauque
je suis différent
Mon sang
a coulé
d'un feuillage inconnu
ici
J'ai toujours peur
Et pourtant
j'aimerais avec chacun
parler
de la pluie
et du beau temps
leur montrer à tous
les vieilles photos jaunies
de là-bas
du pays
Mais je ne peux pas
faire le premier geste
car j'ai toujours peur
Mais je vous demande
Pardon

Le Fou parle n°12 - mars 1980

Dernier poème

Ne comptez pas sur moi
je ne reviendrai jamais
je siège déjà là-haut
parmi les Elus
Près des astres froids

Ce que je quitte n’a pas de nom
Ce qui m’attend n’en a pas non plus
Du sombre au sombre j’ai fait
un chemin de pèlerin

Je m’éloigne totalement sans voix
Le vécu mille et une fois m’abuse, vaincu.
Moi le fils des Rois.

Poésie urgente


Plus que jamais la poésie est urgente. Vitale comme le pain et le vin. Nécessaire comme la pluie et le soleil, les néons et les nuits polaires.
À l'heure où s'effondre définitivement le rêve révolutionnaire nourri d'octobre 17, à l'heure où l'abjecte massification, l'uniformisation dans le pire médiocre s'accélèrent, à l'heure où en dépit de certaines apparences, la « liberté » de l'individu - fondement incontournable de toute civilisation - rétrécit, à l'heure où les politiques s'épuisent, où les tyranneaux prolifèrent, où les nationalismes, les intégrismes se réveillent, où la pauvreté enflamme les têtes autant que les slogans stupides et simplistes, la poésie est, d'abord et avant tout, une « arme miraculeuse » (Aimé Césaire) pour la Résistance. Totale Irrécupérable Sur tous les fronts.
Résistance contre ce qui endeuille l'être, souille, mutile, brise, l'élan de l'individu vers le « Champ des possibles », l'immense continent de la Vie encore inconnu, qui attend son Christophe Colomb. La poésie ne relève pas des dogmes établis. Elle est cet outil pour l'homme qui lui permet de prendre la mesure de sa non-finitude, de sa majesté et de son mystère émouvant et inépuisable.
Elle est le vent qui le pousse dans le dos dans sa marche à l'étoile, l'éclair qui l'arrache à l'humus pour le projeter à hauteur d'astres de plomb et de feu.
Langages, étranges copulations de mots, bouleversements de syntaxes, volontés de dialogue, énoncés du monde sensible, fouillements des ténèbres, cris d'amour, d'humour surtout « noir », enracinements dans l'errance, la glèbe ou la « big city », explosions de désespoir qui s'ouvre curieusement sur quelque innommable espérance, la poésie est aussi, dans sa plus haute condensation, germination, acte.
Acte qui implique que tout poète authentique, fut-il élégiaque et soumis aux subtils secrets métaphysiques, est un réfractaire un vrai outlaw Hölderlin, Rimbaud, Maïakovski même combat !
Poètes Solitaires. Poètes Solidaires. Jusqu'au revolver, la jambe pourrie, la raison « saccagée ».
La poésie est ce dont l'homme - même s'il l'ignore ou feint de l'ignorer - a le plus besoin pour tracer au flanc du monde la cicatrice de sa dignité. La poésie : un vertige permanent entre la lune et le gibet.
Sans Poésie - libre, follement libre - l'univers serait boule morte. La poésie aux lèvres
rouges : la potion magique pour guérir, peut-être, l'angoisse électrique de l'inconnu qui écrivit une certaine heure de fièvre sur les murs de Mai 1968 : « Y a-t-il une vie avant la mort ? »

André LAUDE

(Document fourni par l'Association les Amis d'André Laude)

https://poesiemuziketc.wordpress.com/2012/09/13/andre-laude-poemes/

http://www.paris-a-nu.fr/paris-poesie-pariscope-de-andre-laude/

 http://www.larevuedesressources.org/des-poemes-d-andre-laude,062.html
 poèmes
  http://www.larevuedesressources.org/-andre-laude,134-.html

 http://lafreniere.over-blog.net/categorie-10723043.html

Je n'aime pas la haine
 
Je n’aime pas la haine
et pourtant je hais
ceux qui jettent le sel sur la plaie
ceux qui pissent dans le soleil pâle
ceux qui déracinent les arbres des campagnes
pour bâtir des baraques
à soldats a flics à filles publiques
ceux qui surveillent les cadences infernales du malheur
ceux qui écrasent du jaune et nous font broyer du noir
ceux qui brûlent les livres les villages
et les vieilles photos souvenirs
ceux qui ne se lassent pas de tirer dans le tas
ceux qui ne pleurent pas devant un troupeau de chèvres dégringolant
les pentes du sud et du soir.
 
André Laude

http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/01/les-amis-dandr%C3%A9-laude.html

http://blogs.mediapart.fr/blog/stephane-vallet/131208/hommage-andre-laude-la-poesie-rebelle

http://www.ventscontraires.net/article.cfm/2649_andre_laude_clochard_celeste.html

http://andre.laude.pagesperso-orange.fr/index.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Laude

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