Les villes tentaculaires Emile Verhaeren

la Révolte


"La rue, en un remous de pas,
De corps et d’épaules d’où sont tendus des bras
Sauvagement ramifiés vers la folie,
Semble passer volante — et s’affilie
À des haines, à des sanglots, à des espoirs :
La rue en or,
La rue en rouge, au fond des soirs.
Toute la mort,
En des beffrois tonnants se lève ;
Toute la mort, surgie en rêves,
Avec des feux et des épées
Et des têtes, à la tige des glaives,
Comme des fleurs atrocement coupées.



La toux des canons lourds,
Les lourds hoquets des carions sourds
Mesurent seuls les pleurs et les abois de l’heure.
Les cadrans blancs des carrefours obliques,
Comme des yeux en des paupières,
Sont défoncés à coups de pierre :
Le temps normal n’existant plus
Pour les cœurs fous et résolus
De ces foules hyperboliques.

La rage, elle a bondi de terre
Sur un monceau de pavés gris,
La rage au clair, avec des cris
Et du sang neuf en chaque artère,
Et pâle et haletante
Et si terriblement
Que son moment d’élan vaut, à lui seul, le temps
Que met un siècle en gravitant
Autour de ses cent ans d’attente.

Tout ce qui fut rêvé jadis,
Ce que les fronts les plus hardis
Vers l’avenir ont instauré ;
Ce que les âmes ont brandi,
Ce que les yeux ont imploré,
Ce que toute la sève humaine
Silencieuse a renfermé,
S’épanouit, aux mille bras armés
De ces foules, brassant leur houle avec leur haine.

C’est la fête du sang qui se déploie,
À travers la terreur, en étendards de joie :
Des gens passent rouges et ivres,
Des gens passent sur des gens morts ;
Les soldats clairs, casqués de cuivre,
Ne sachant plus où sont les droits, où sont les torts,
Las d’obéir, chargent, molassement,
Le peuple énorme et véhément
Qui veut enfin que sur sa tête
Luisent les ors sanglants et violents de la conquête.

— Tuer, pour rajeunir et pour créer !
Ainsi que la nature inassouvie
Mordre le but, éperduement,
À travers la folie horrible d’un moment :
Tuer ou s’immoler pour tordre de la vie !

Voici des ponts et des maisons qui brûlent,
En façades de sang, sur le fond noir du crépuscule ;
L’eau des canaux en réfléchit les fumantes splendeurs,
De haut en bas, jusqu’en ses profondeurs ;
D’énormes tours obliquement dorées
Barrent la ville au loin d’ombres démesurées ;
Les bras des feux, ouvrant leurs mains funèbres,
Éparpillent des tisons d’or par les ténèbres ;
Et les brasiers des toits sautent en bonds sauvages,
Hors d’eux-mêmes, jusqu’aux nuages.
On fusille par tas, là-bas.

La mort avec des doigts précis et mécaniques,
Au tir rapide et sec des fusils lourds,
Abat, le long des murs du carrefour,
Des corps debout jetant des gestes tétaniques ;
Des rangs entiers tombent comme des barres.
Des silences de plomb pèsent sur les bagarres.
Des cadavres dont les balles ont fait des loques,
Le torse à nu, montrent leurs chairs baroques ;
Et le reflet dansant des lanternes fantasques
Crispe en rire le cri dernier sur tous ces masques.

Et lourds, les bourdons noirs tanguent dans l’air ;
Une bataille rauque et féroce de sons
S’en va pleurant l’angoisse aux horizons
Hagards comme la mer.
Tapant et haletant, le tocsin bat,
Comme un cœur dans un combat,
Quand, tout à coup, pareille aux voix asphyxiées,
Telle cloche qui âprement tintait,
Dans sa tourelle incendiée,
Se tait.

Aux vieux palais publics, d’où les échevins d’or
Jadis domptaient la ville et refoulaient l’effort
Et la marée en rut des multitudes tortes,
On pénètre, cognant et martelant les portes ;
Les clefs sautent et les verrous ;
Des armoires de fer ouvrent leurs trous,
Où s’alignent les lois et les harangues ;
Une torche les lèche avec sa langue,
Et tout leur passé noir s’envole et s’éparpille,
Tandis que dans la cave et les greniers l’on pille
Et que l’on jette au loin, par les balcons hagards,
Des corps humains fauchant le vide avec leurs bras épars.

Mêmes fureurs dans les églises :
Les verrières, où des vierges se sont assises,
Jonchent le sol et s’émiettent comme du chaume ;
Le Christ, rivant aux murs sa mort et son fantôme,
Est lacérée et pend, comme un haillon de bois,
Au dernier clou qui perce encor sa croix,
Le tabernacle, où sont les chrêmes,
Est enfoncé, à coups de poings et de blasphèmes ;
On soufflette les Saints près des autels debout
Et dans la grande nef, de l’un à l’autre bout,
— Telle une neige — on dissémine les hosties
Pour qu’elles soient, sous des talons rageurs, anéanties.

Tous les joyaux du meurtre et des désastres,
Étincellent ainsi sous l’œil des astres ;
La ville entière éclate
En pays d’or coiffé de flammes écarlates ;
La ville, au fond des soirs, vers les lointains houleux.
Tend sa propre couronne énormément en feu ;
Toute la nuit et toute la folie
Brassent la vie, avec leur lie,
Si fort, que par instants le sol semble trembler
Et l’espace brûler
Et les râles et les effrois s’écheveler et s’envoler
Et balayer les grands cieux froids.

— Tuer, pour rajeunir et pour créer
Ou pour tomber et pour mourir, qu’importe !
Dompter, ou se casser le front contre la porte !
Et puis — que son printemps soit vert ou qu’il soit rouge —
N’est-elle point dans le monde toujours.
Haletante, par à travers les jours,
La puissance profonde et fatale qui bouge ! —"

Emile Verhaeren (LES VILLES TENTACULAIRES).

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